L'Archipel du rêve

De notre envoyée spéciale

 

     


Journal au fur et à mesure

Université d’Utopia

     
     


(Suite et fin)
 

     
     

A bord du vaisseau « Utopia », rilvana 13 de tayana 1923

 

Naliana, Borneta, j’ai beau évoquer ces îles aussi étranges que leurs noms, mes souvenirs s’embrouillent au fur et à mesure que notre vaisseau s’éloigne, comme si le flou de la distance érodant leurs contours peu à peu, grignotait aussi ma mémoire, la réduisait en lambeaux de brume légère, se confondant aux nuées, à l’étouffante moiteur qui nous enveloppe, refermant derrière nous la frontière imaginaire qui nous sépare.

Les projections idéales de nos cadets, suscitées par les premiers contacts avec ce Nouveau Monde, ont été suivies de rudes confrontations avec les réalités locales, de rencontres extraordinaires, de découvertes incroyables, de passions fugitives et d’histoires d’amour que la barrière linguistique et les étonnants aspects culturels n’ont pu empêcher.

Les contrastes climatiques radicaux, les castes figées, l’affrontement de deux sociétés pourtant liées par une mythologie et des ancêtres communs, le fragile équilibre entre deux territoires séparés par l’Histoire où, comme ici, l’humanité a été soumise au déchaînement de pulsions meurtrières et au rejet de la différence, l’avalanche ininterrompue d’évènements, ont eu des effets incontrôlés sur notre petit groupe, et je dois dire que nombre de ces réactions ont été sans rapport avec la démarche scientifique prônée et enseignée à l’Université impériale…

Je peux en témoigner, puisque contrairement à mes engagements, je n’ai pu tenir mon journal régulièrement. J’ai en effet été saisie d’un terrible accès de malaria, vieux souvenir d’autres contrées, qui m’a sérieusement secouée. J’ai l’impression que la tisane dont on m’a généreusement abreuvée, servie par une sorte de mage à la pupille anormalement dilatée, n’est pas pour rien dans mon indisponibilité prolongée. Malgré plusieurs phases délirantes, j’ai pu éviter qu’il découvre mon papillon-talisman, qui, je veux le croire, m’a préservée du pire.

Naliana, Borneta, archipel du rêve ou cauchemar… ?
La réponse est plus complexe, tout dépend de la façon dont on regarde les choses, quand l’éblouissement se mesure à l’effroi, l’horreur au sublime.

Si cette civilisation donne à voir une production artistique éclatante de couleurs et de formes, non séparée des fondements sociaux et religieux qui la suscitent et l’encadrent, la militarisation de toute la société s’impose brutalement, et les espaces de liberté sont minces, certains diront, inexistants.

Reprenant les chiffres annoncés par le cadet Petre S. Becker, comparés à ceux de Félicidia et son équipe, j’ai pu vérifier que 60 % de la population naliane (probablement tous les hommes et garçons) est engagée dans l’armée. A Borneta, ce serait la totalité, plus un contingent de mercenaires (c’est évident, si les chiffres du cadet sont exacts), sauf à considérer qu’une partie non négligeable de ses habitants se serait réfugiée dans le nomadisme, ou mieux encore dans les souterrains et cavernes que nous avons repérées …

L’écrivain Kalibi Borxal, à l’œuvre flamboyante, ne semble pas avoir échappé à son environnement culturel. Erigé en idole, doté de pouvoirs et de talents hors du commun, le grand génie a vécu -je cite - « en craignant plus la vie que la mort »… Enquêtant sur le sujet, il m’est apparu que la vénération, pour ne pas dire l’adoration qu’on lui voue, s’adresse plutôt au saint, au gourou, qu’à l’auteur tourmenté qu’on découvre entre les lignes. Pour votre gouverne, dans l’un de ses textes, « La prière de l’envolée », il se désigne lui-même comme « celui qui voit, celui qui sait, celui qui est », en concluant « gloire à moi »…

Société mortifère inscrite dans un déterminisme implacable, marquée par l’étrange beauté du processus de gestation et de naissance des êtres qui la composent, elle n’échappe pas au destin qui s’inscrit dès l’origine sur les parois du giron maternel.

Malgré son grand isolement et la surprise causée par notre arrivée, l’Archipel nous a accueillis selon les règles d’une hospitalité que nous avons oubliée ici.

Sans doute les choses changeraient-elles si des hordes d’envahisseurs débarquaient, ou si le tourisme en faisait une destination, comme certain projet le prévoit déjà à l’issue de notre séjour.

Personnellement (je ne peux m’empêcher de donner mon avis), je pense qu’un peu de mouvement donnerait sans doute l’oxygène et le potentiel évolutif qui manquent à une société vivant en circuit fermé, avec les risques inhérents aux changements que cela induirait.

Nulle contestation ou remise en question dans le discours autochtone ; l’impression de bonheur béat qui s’en dégage, s’il est à coup sûr séduisant à première vue, m’a paru quelque peu suspect, et trop organisé pour ne pas sentir le soufre.

En effet, cette culture fascinante cache difficilement des aspects moins reluisants, dont l’enfermement et l’immobilisme ne sont pas les moindres. D’un naturel curieux, le cadet Petre Becker a échappé de peu à la mort, ayant surpris le secret d’intrigues dont la population n’a pas idée. D’un sens, cela m’a presque rassurée sur l’impossible idéal dont nos cadets ont été souvent les dupes. Samuel Blumlein ne s’y est pas trompé quand, dans un courrier adressé à son confrère Joseph Plumet, il a immédiatement repéré l’attitude « belliqueuse et expansionniste » de la grande île.

Quant à Borneta, la quasi totalité de sa population subit un intense entraînement guerrier qui n’a pas été sans nous alarmer. Par la suite, Blumlein a traité avec une apparente légèreté le télégramme par samarar spécial de l’Honorable John P. Imbert, affolé par une série de faits inquiétants.

Pour ma part, je suppose qu’il s’est interdit, n’étant pas sur place, de donner prise au vent de panique qui semblait secouer ce cher Professeur.

Pourtant, je crois que John P. avait vu juste, car nous avons à déplorer la mort de la jeune Naya dans un soi-disant accident en cours d’expédition ;

John P. a eu beau remuer ciel et terre, l’absence totale de témoins, sinon muets, l’impossibilité de localiser Gabriel Varent (dont elle semblait très amoureuse), entre autres, sont de nature à considérer cette nouvelle avec toutes les précautions d’usage, et je dirais même, avec circonspection.

Autre élément troublant s’il en est, je vous signale que cette information n’a pas suivi nos procédures de transmission habituelles. Je suis persuadée que notre cadette est tombée dans quelque traquenard. Sa disparition n’est d’ailleurs pas prouvée, et ce n’est pas l’envoi de quelques effets personnels (d’ailleurs méconnaissables) à son amie, qui peut dissiper mes soupçons.

L’amorce d’une idylle avec un poète autochtone a-t-elle suscité une réaction chez les potentats locaux ? Naya a t-elle organisé elle-même sa disparition pour rompre avec un passé gênant ? Je vous laisse le soin d’apporter ou non quelque réponse plus pertinente pour ses camarades et ses proches laissés dans le désarroi. Envoyer une équipe d’enquêteurs n’est certes pas sans risque, et nous devons avancer avec prudence dans un environnement aux apparences trompeuses.

Le jeune Julien s’est engagé au mariage avec une belle indigène et n’a pas pour l’instant rencontré d’obstacles. A ceci près, que sa correspondance révèle, pour les besoins de son exploration, une participation à différents rituels, de nombreux tests de produits locaux, y compris l’ingurgitation inconsidérée de 60 plats par jour selon les coutumes locales… Son immersion admirable dans la société naliane en fait un correspondant privilégié pour l’étude anthropologique des mœurs de l’île, mais lui a peut-être fait prendre des risques inconsidérés pour l’avenir… Le bruit court que notre Julien serait en fait une jeune exploratrice de l’Université, victime d’un maléfice…

 

Si les voies de la sublimation artistique ou mystique, étroitement intriquées, sont extrêmement valorisées, liées à la vie même des îles, seuls Frizead, Coltiska et Agouliza (artistes peintres) ont laissé leurs noms à la postérité. Encore ne reste-t-il que de rares éléments et fragments de leurs oeuvres à des périodes initiatiques, témoins des trois stades d’évolution sociale et religieuse de la vie naliane.

Ces œuvres ne peuvent donc se comparer à l’intense production de la peinture occidentale ni à ses courants et mouvements prodigieux. J’envisage par contre, que d’autres productions et artistes aient pu voir le jour, mais que la contestation ou la subversion qu’ils peuvent représenter pour le régime, en aient fait des parias ou des transfuges…

En effet, cette inscription d’un destin incontournable pour chacun, présentée comme une liberté individuelle n’a de cesse de m’inquiéter.

Je crois qu’un sang nouveau pourrait amener d’autres options pour l’Archipel, à moins d’être phagocyté, ou encore rejeté, comme l’ont été les Sùmasched dans une période sombre de leur histoire.

Il faut dire que les autochtones supportent, sans s’en rendre compte, un quotidien pesant, par la consommation quotidienne de produits euphorisants, de plantes médicinales hallucinogènes, antalgiques ou stimulantes et de diverses potions magiques, qui contribuent à maintenir le statu quo.

Le système concourt à annihiler l’esprit critique, ou toute forme de souffrance physique et psychique.

Seul Kalibi Borxal témoigne dans ses écrits d’une douleur existentielle indéniable, interprétée comme sacrée.

Pendant ce temps-là, mages et militaires complotent dans l’ombre, se livrant une lutte sans merci pour la conquête et l’unification des deux territoires.

Je ne peux m’empêcher de rapprocher cette civilisation îlienne de celle des Etrusques ; le système des villes autonomes, les castes, le mode de vie rythmé par des cérémonies et de réjouissantes bacchanales, l’existence de thermes et leur goût pour les bains quotidiens, l’omniprésence de la musique dans tous les faits et gestes du quotidien.

Il manque encore des éléments majeurs comme les rituels funéraires (nous ne savons rien à ce sujet, encore moins s’il existe des lieux à cet effet, en dehors des tombeaux des rois).

Les nalians consultent des oracles, mais point de traces de sacrifices.

Les diverses correspondances étudiées signalent le travail de nuit de l’ensemble de la population (dans des mines de pierres précieuses ? A la récolte des perles ?), avec un repos de quatre heures seulement, un chronométrage précis des activités, « ne leur laissant aucun moment de libre »... Avons-nous affaire à un régime esclavagiste, j’en ai peur.

En ce qui concerne les Sumashed, « Un en tout…, tout en Un…, tout est même…, il n’y a ni Autre, ni soi… », ce texte sacré, très paradoxal malgré son propos apparent, témoigne de leur combat contre l’ignorance. Pourtant cette ignorance semble concerner l’absence de différence et l’indiquer comme objectif spirituel. Le texte postule et même, revendique, « l’indivision » pour le croyant.

C’est étrange de la part d’un groupe humain ayant vécu le rejet de la différence qui constitue leur histoire ; rechercher la libération de la souffrance par la croyance au Tout, comme refuge.

Sans doute cela a-t-il soutenu avec efficacité leur combat pour la survie, et produit des guerriers-yogis redoutables.

Malgré cela, leur histoire fait retour, les mots qu’ils qualifient «d’impuissants », en disent beaucoup quand à ce qui les anime, encore faut-il se donner la peine de lire entre les lignes :

« C’est là que les mots sont impuissants, car cela n’est pas du passé, du futur, ni du présent,Ainsi, nous ne pouvons pas dire « pas deux »… Ayant fait l’expérience douloureuse de la différence, ils en transmettent quelque chose, peut-être à leur insu tant le texte est sibyllin, ils ne se renient pas.

Si je rédige ces quelques notes à bord du vaisseau qui nous ramène à P…, c’est que je mesure, hormis le risque de confiscation ou de destruction de ces quelques pages, les conséquences qu’elles pourraient avoir pour notre petite troupe, ou pour ceux que j’ai pu rencontrer. Le pouvoir en place pourrait prendre ombrage de mes observations.

J’avoue que semer un peu de curiosité, de doute dans les esprits m’a tentée, et je ne me suis pas privée dans mon enquête de poser des questions en apparence innocentes. Mais il ne m’appartient pas de laisser des traces tangibles qui pourraient mettre en danger mes informateurs.

Je laisse bien sûr le soin à nos Grands Administrateurs et à l’Université impériale d’envisager la perspective d’une seconde équipe d’explorateurs pour vérifier les hypothèses que je leur soumets.

 

Alors que je mets la dernière main à mon journal, je ne peux résister à fixer sur le papier une séquence émouvante de notre voyage de retour.

Sur le pont principal de l’Utopia tout pavoisé de drapeaux multicolores, les cadets fêtaient bruyamment le départ.

La plupart réussiraient brillamment les examens et passeraient en dernière année. Il restait à mettre en forme l’énorme masse d’informations et d’échantillons collectés, mais chacun avait trouvé sujet et matériel pour sa future thèse.

En tuteur émérite, le Professeur John P. Imbert avait déjà réuni une première mouture de leurs travaux respectifs. Il avait eu fort à faire pour limiter les débordements enthousiastes de certains, ou les tentations d’à peu près qui guettaient de temps à autre.

N’ayant pas obtenu de précisions sur l’heure de notre départ (les formalités semblaient plus longues qu’à l’arrivée, nous ramenions beaucoup de choses), j’étais en train de ranger quelques affaires dans ma cabine, quand il y eut une espèce de secousse souple qui m’assit impromptu sur ma couchette.

L’amarre était larguée, nous étions en train de décoller. Impossible de manquer cela. Je m’engouffrai dans la coursive et montai quatre à quatre les escaliers métalliques pour déboucher à l’air libre.

Le Professeur John P. Imbert était sur la dunette, accoudé au bastingage.

Je remarquai qu’il avait abandonné son casque et ses lorgnons sur un monceau de documents entassés sur la table à cartes. J’hésitai à interrompre sa méditation, mais je voulais me remplir les yeux d’un spectacle que je voyais peut-être pour la dernière fois.

Il sursauta légèrement au toussotement que j’adoptai pour l’avertir de ma présence.

Je ne sais si l’absence concomitante des lorgnons et du casque y était pour quelque chose, je lui trouvai l’air égaré, ou bien était-ce l’épuisement causé par le travail et la chaleur ambiante… Je ne voulais pas rater le spectacle.

Chacun dans ses pensées, nous avons contemplé la magie du paysage archipélien au fur et à mesure de l’ascension du vaisseau.

Les deux soleils s’élevaient à la moitié de leur course, on apercevait la foule massée autour du port de Sumbaya agitant des milliers de petits miroirs à l’éclat d’étoiles en plein jour.

Les colossales et sombres montagnes du centre prenaient des tons bleu marine, tandis que les deux grands lacs offraient une surface scintillante répondant au ruban d’argent du grand fleuve et de ses affluents.

Plaines et côtes se paraient de reflets mordorés verts et violets, lorsque bondissant dans la transparence turquoise de la Mentina, un banc de delphoés traça son sillage de comètes brillantes dans la brume de chaleur. Voyageurs éblouis, nous avons suivi le bouquet irisé et changeant jusqu’à ce que la distance et les nappes gazeuses l’effacent à nos yeux.

John P. Imbert s’est alors laissé tomber dans un fauteuil d’osier, et j’en ai fait autant. Tour à tour brassant les papiers couverts de notes et les photos éparpillées, et regardant l’espace où l’archipel se réduisait progressivement à deux ou trois morceaux dépareillés de puzzle, il finit par appuyer ses coudes sur le tas et se prit la tête dans les mains. Il me lança alors un regard hébété et marmonna en faisant non avec sa tête :

« J’y crois pas…, je ne peux pas y croire … »

Devant son désarroi, j’ai pensé : « Héloïse ma vieille, pour une fois dis quelque chose d’intelligent ! » et je crois que j’ai été assez inspirée ma foi :

« John P., vous me permettez de vous appeler John P…, vous êtes fatigué, vous avez besoin de repos…, mais je crois que Samuel Blumlein et toute l’Université impériale peuvent être fiers de vous.

Bien sûr que vous y croyez…, c’est évident… ! Et c’est bien parce que vous y croyez, que toute cette aventure a pu avoir lieu, sinon comment expliqueriez-vous que toute une promotion de cadets vous ait suivi, à commencer d’ailleurs par les Administrateurs de la BIB et la Guilde des Observateurs (à laquelle j’appartiens, je vous le rappelle) ?

Tiens, par exemple, pourquoi pensez-vous qu’Héloïse Montbéliard s’est embarquée dans cette histoire ? Pour la rigolade…?

Je vous le dis, John P…, cette affaire va laisser des traces, toute cette énergie n’aura pas été déployée en vain. »

Le Professeur m’a jeté un regard encore un peu hagard, mais plutôt rasséréné :

« Ah bon, vous croyez ? »

J’ai alors eu un fou-rire irrépressible, et tout en hoquetant, j’ai appelé le steward pour commander deux Fernet-Blanco bien frappés.

Cela s’imposait, non ?

Au moment précis où nous avons porté un toast au succès de nos cadets et au nôtre, les deux soleils de l’Archipel se sont éteints au loin et nous sommes passés sans transition dans l’atmosphère de notre vieille galaxie…

 

(Fin du Journal de notre envoyée spéciale
dans l'Archipel du Rêve)

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