L'Archipel du rêve

De notre envoyée spéciale

 

     

 

Journal au fur et à mesure

Université d’Utopia, le 7 janvier

 

     
     

Arrivée par le vol 2003, je me rends au lieu dit B. de B… Selon les instructions de Jean-Patrick, mon correspondant local, agent infiltré des services, je dois m’adresser au concierge et demander le bâtiment D. Il m’a bien parlé d’un homme, et voilà que le préposé en question est une femme…  Ça commence bien ! Je me présente, elle n’est pas au courant et vérifie par téléphone avec un interlocuteur mystérieux. Heureusement, le nom de Jean-Patrick conjoint à la lettre du bâtiment semble tenir lieu de sésame. Je prend l’air décontracté, l’agent(e) dame me passe rapidement au détecteur de mensonges et, sans autres formalités, m’indique le chemin du CDI (sigle mystérieux, mais on verra bien, le tout est de pénétrer dans la place…).

Je traverse une sorte de cloître, et me dirige vers une deuxième cour où s’ébattent ce qui me semble être des collégiens, trop jeunes pour des lycéens. C’est vrai qu’Utopia est réputée, d’après Francis, pour l’excellence et la précocité de ses étudiants.

J’avise deux filles de 12-13 ans environ, au visage ouvert. L’une d’elles, très gentiment, m’explique où trouver le fameux CDI. C’est un genre de bibliothèque où je m’imprègne d’une atmosphère à la fois studieuse et détendue. Une femme avenante vient s’enquérir de mon problème, et me propose de rejoindre J.P salle 210 au 2e étage, ce que je fais.

De petits groupes de lycéens (effectivement plus âgés que ceux de la cour) attendent devant les portes des classes, debout ou assis par terre, ambiance décontractée. Les salles sont fermées à clef, je ne veux pas trop me faire remarquer, ou les gêner, et redescend les escaliers.

Mon attention est alors attirée par un quelque chose de brillant par terre. Je ramasse l’objet, qui se révèle un étrange et délicat papillon d’acier monté sur une petite pince, une sorte de barrette ou de broche.  Les ailes de l’insecte, faîtes de perles multicolores vibrent sur de minuscules ressorts… Peut-être un spécimen échappé d’un cartable d’explorateur, qui sait, des cheveux d’une étudiante étrangère, à moins que ce ne soit…

Le groupe que je dois rejoindre fait ses préparatifs pour l’Archipel du rêve… Le travail est peut-être plus avancé qu’il n’y paraît…

Je reprend mes esprits avec toute la distance professionnelle nécessaire. Dans le hall, je tombe sur J.Patrick et Francis. Ce dernier vient d’arriver de sa résidence lointaine par la navette spatiale. Il porte le manteau de voyage indispensable pour affronter l’hiver d’Utopia, l’agence a bien fait les choses.

D’un ton léger, je ne peux m’empêcher de faire part à J.Patrick du changement de sexe du concierge, mais cela n’a pas l’air de l’inquiéter. Restons prudente quand même… Les services centraux m’ont prévenue qu’il se passait des choses bizarres à Utopia, je ne dois pas y prêter attention, au moins officiellement.

Je ne parle pas du papillon, il est dans ma poche, je crois que personne ne m’a vu faire, à moins que ce ne soit un piège, qui sait… ?

Dans la classe, les groupes se sont déjà organisés et répartis le travail. Utopia n’est pas Polytechnique, c’est Polyvalence, la fine fleur de l’Imaginaire de demain. Je n’ai plus qu’à bien me tenir. Cette promotion, (j’ai cru comprendre promotion « Agatha », nom prestigieux qui permet à l’hologramme de ce membre honoraire de l’Université de veiller sur ses émules), va aborder l’Archipel pour son stage de fin d’études.

Les étudiants, appliquant les méthodes d’Utopia, et les indications de Francis, grand spécialiste de l’Archipel, ont déjà choisi leurs objectifs de recherche et leurs équipiers selon goûts et talents personnels.

Je repère les thèmes de recherche adoptés par les différents groupes, c’est du sérieux ; Mythologie, Cartographie/Géologie, Environnement naturel (faune,flore), Vie quotidienne/religieuse, Architecture/Arts/Langue, Organisation sociale/Vie quotidienne, Système politique/Juridique. Une ruche bourdonnante s’affaire, avec de temps en temps de petites étincelles bleues ou vertes, lorsque l’énergie s’accumule.

L’Archipel présente une grande île principale et une plus petite comme zones peuplées. Je ne sais pas si les autres territoires ont un intérêt ou un rôle dans cette histoire, j’essaye de ne pas troubler l’activité intense par mes questions, soyons patiente.

Une région de hautes montagnes occupe le centre de la grande île. Il y fait extrêmement froid, elle semble inhabitée. Les populations ont investi (quand, depuis toujours ?) les zones côtières et les plaines aux pieds du massif.

On observe des différences climatiques du Nord au Sud sur le reste du territoire. Quelle en est l’amplitude, y a-t-il également des variations saisonnières ? Il s’agit de savoir comment s’habiller pour le voyage. Je n’ai pas envie de charger inutilement mon sac, voyager léger, c’est toujours un avantage dans ce genre de déplacement… Oui, je sais, je vous ennuie avec ces détails, mais on ne se refait pas…

Alors, notre Archipel… ! J’apprend qu’il y a 5 villes autonomes, dont les chefs s’entendent pour des lois s’appliquant à tous. Facile à dire, je voudrais bien voir ça !

La mythologie, apparemment très riche et complexe, met en scène deux groupes de dieux ou de forces ( ?) opposées, à visée positive ou négative. Difficile de savoir s’il s’agit d’une lutte entre une sorte de Bien et de Mal, ou encore de Vie et de Mort selon des critères tranchés. Ces êtres mythologiques ont-ils encore un lien avec les populations actuelles, c’est un mystère qu’il nous faudra éclaircir. Pour l’instant les étudiants en ont étudié une généalogie précise, trouvée sur des textes anciens découverts dans les archives d’Utopia.

J’apprend qu’il y aurait deux groupes sociaux, se distinguant par leur couleur de peau, bleue ou bronzée et leurs vêtements. Nous voilà bien ! Ces deux populations ont-elles des liens de sang, économiques, religieux, en dehors de leur système politique commun ? De quoi je me mêle Héloïse, toujours à chercher la petite bête !

Une classe de « guérisseurs » semble établie, selon un système non déterminé par transmission humaine a priori, mais par le truchement d’une « révélation » personnelle reconnue par la population. Ça sent la magie à plein nez, ouh que j’aime pas ça !

Des plantes médicinales et culinaires sont identifiées (ran, oman, pylargil…). Sont-elles cultivées ou simplement récoltées  ? Qui s’en sert, dis-donc ? Attention au petit bouillon hospitalier dans les chaumières ! Ça craint mon neveu !

Certains bâtiments présentent des portes monumentales très ouvragées, ornées de sculptures étranges mythiques ou religieuses… Popopom ! Oh que j’aime pas ça ! Pas trop envie d’entrer là-dedans…

Les étudiants me font découvrir des peintures non figuratives, de grandes dimensions, et très vivement colorées. Quelle est la place de ces œuvres dans cette civilisation, œuvres d’art pur, œuvres d’artistes pour une autre fonction ? Qu’est-ce que c’est que ce bazar ! Les étudiants, eux, sont très à l’aise, on dirait que ces étrangetés sont de routine. Utopia, une formation bien originale ! Dans quel guêpier me suis-je fourrée…

 Côté pratique, on me fait faire un nouveau passeport. Les autorités de l’Archipel sont très pointilleuses quant aux détails à fournir.

J’utilise une identité déjà éprouvée lors de semblables voyages, celle d’envoyée spéciale à coloration scientifique pour la BIB. La dernière fois, c’était pour le British Museum, mission qui m’a d’ailleurs valu ce titre d’assistante qui impressionne toujours au passage des frontières…

Je travaillais alors en binôme avec Adèle Blanc-Sec, du département BD à la BIB. Tardi, un permanent, un autre « pro » assez connu des services, plutôt spécialiste d’Histoires illustrées, nous avait mises sur un coup pas possible… Avec Adèle, ça rigole pas, un peu stricte dans son genre, mais très futée… Allez, je ne vais pas radoter sur ma folle jeunesse, il n’y a qu’à lire les récits qui retracent cette épopée… Vous verrez, il n’y en a que pour elle, moi, mon rôle est passé sous silence, carrément. Tardi l’avait à la bonne, j’avais bien vu, quelle garce avec ses airs de sainte nitouche ! Je l’ai pas digéré, quand même, tirer toute la couverture à soi en m’effaçant d’un trait de plume ou de peinture, j’appelle pas ça du fair-play…

Bon, revenons à nos moutons et au passeport. Je me suis collée une perruque, ou plutôt on m’a fait un implant (cf photo officielle) à ma demande. Malgré l’âge indiqué, ça me rajeunit physiquement, coquetterie de midinette direz-vous, non, ça fait partie de ma panoplie d’ « Electron libre », ce pseudo encombrant dont on m’a affublée à la BIB.

Fausse identité, (bien que vérifiable à la BIB), mais pas de chirurgie faciale. Tout le reste est vrai, un peu arrangé bien sûr, pour ne pas inquiéter les contrôleurs de l’Archipel. Etats de service, titres et décorations… Enfin, qu’ils croient ce qu’ils veulent. J’ai juste omis de citer ma pratique du Taï-chi-chuan dans les spécialités, là ça aurait peut-être allumé les autorités civiles et militaires, je ne connais pas leur dispositif de sécurité, donc méfiance… Je ne suis pas de nature agressive, mais je me défend… Donc, exit les arts martiaux sur mon blaze…

Bon alors, où en sommes-nous ?

     
       

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