Frontières

De notre envoyée spéciale
 

     


Journal au fur et à mesure

Institut de Reo, le 14 octobre
 
     
     

 Première prise de contact avec le célèbre Institut de Reo. Je dois retrouver un groupe de Michèle, disons le N°1, les candidats à l’expérience étant nombreux, ils ont été séparés en deux équipes. Il faudra penser à les nommer, la numérotation n’étant pas favorable à une identification de nos « bleus » à un projet aussi inspirant, enfin…, où en étais-je, je m’emballe, je m’emballe, n’allons pas trop vite, et prenons la mesure du contexte…

Le lieu n’est pas loin de P… J’ai pris mon véhicule personnel, la voiture avec chauffeur proposée par la BIB ne présentant pas les garanties de discrétion voulues pour cette mission. Bonjour l’équipage ! J’aurais eu l’air fine avec un mec en livrée, androïde de surcroît ! Non mais, je ne sais pas à quoi ils pensent dans les services, heureusement que j’ai la tête sur les épaules…

Je gare l’engin dans une cour-parking réservée à cet effet. Voilà, ouf ! J’ai bien cru que mon cabriolet essoufflé n’arriverait pas à bout de l’ascension de cette colline (dite Champs et merveilles…). Mais quelle récompense arrivée en haut, la vue y est magnifique, sauf par temps de brouillard, bien entendu…

Tout est calme et apparemment silencieux. Je me présente au bureau d’accueil où l’on me propose d’attendre l’arrivée de Michèle en provenance des territoires de B…, où elle réside. Un professeur est parti la chercher à la station orbitale locale.

Des étudiantes vont et viennent pour faire des copies de documents, chercher une information. Ambiance studieuse, les agents administratifs font chauffer les ordinateurs à plein tube, des professeurs passent en coup de vent, l’activité bat son plein.

Michèle fait son entrée avec Florence et nous faisons connaissance. Mon laisser-passer d’ « électron libre » réactive les mémoires et apaise la lueur de méfiance que j’ai perçue à temps. Cela m’évite les formalités usuelles pour l’accès au précieux centre d’études, tout à fait justifiées pour le quidam. Décourager les curieux de fourrer leur nez dans les services, c’est le B.A BA du métier…

 

Ils sont vingt, groupe N° 1 de l’Institut. Je dis « ils », le masculin l’emporte sur le féminin grâce au seul garçon qui participe à l’aventure, vingt donc, bien planqués au fond de labyrinthiques bâtiments, trouvés au-delà de multiples portes, couloirs, escaliers, comme autant de chicanes, heureusement guidées par Florence, notre hôtesse bienveillante. Ancien couvent transformé en Institut avec bureaux et salles de classe et de détente, ses fondateurs ont choisi là une couverture parfaite pour abriter l’éclosion de nouveaux talents pour la Cause…

Les filles, majoritaires donc, sont un peu excitées, chuchotent ou éclatent de rire par intermittence. C’est bon signe. Michèle les a briefées lors d’une dernière intervention, et l’intérêt est manifeste.

Brèves présentations, pas vraiment de questions sur mon arrivée impromptue, mais sur le Projet. Florence et Michèle évoquent les autres groupes et lieux où d’autres vivent leur propre expérience.

La jeunesse et la fraîcheur des étudiants sont contagieuses. Les consignes données ne posent pas de problème, je suis le mouvement, et nous voilà partis, sans tambours ni trompettes, vers d’autres cieux.

D’un lieu extérieur où nous nous téléportons sans encombres, guetteurs immobiles, ouvrant nos optiques à 180°, nous décrivons tout ce que nous voyons, en utilisant le « tu » de maître Guillaume Apollinaire… Inspirés que nous sommes par ce poète à la courte vie, mais à l’œuvre inoubliable, nous nous installons à nos postes d’observation respectifs.

Personnellement, après avoir programmé un temps d’été (c’est l’occasion, en plein mois d’octobre de l’année officielle), j’ai repéré une grande terrasse en plein air des environs, où je prend un petit café pour donner le change… Je me régale du spectacle offert pour pas un rond. Le serveur est jovial, café et service offerts par l’Imaginaire…. C’est la banque de la BIB qui paye ; télépathie, sur simple appel, pas de carte en plastique, ni de chéquier, encore moins d’espèces métalliques dégoûtantes, quel luxe… ! Pour le coup, je m’offre une table en bord de rivière et un atterrissage de canard sauvage en pleine démonstration de ski nautique…

Au retour, chacun fait lecture de sa prose, en même temps que nous voyons défiler sur nos écrans privés (allumés pour l’occasion) les images suscitées par la langue des autres. Un univers de gares, d’arrêts de bus, de maisons et jardins, de paysages citadins ou campagnards, de personnages humains ou animaux, se déroule à nos yeux et oreilles éblouis. C’est avec une précision de séquence-cinéma où le décor est planté, que l’ordinaire se dit, balayé par l’appareil optique des sentinelles postées, transformé par la musique des mots, banalité soudain passée à la poésie, où s’entend la voix de chacun…

Mission suivante, tous les observateurs s’élancent dans une course rapide ou un véhicule de leur choix.  Récepteurs des images qui viennent à leur rencontre, ils tâchent de les attraper par bribes pour les fixer sur le papier, papillons voletant ou torpilles fugitives… Moi j’ai pris le train, pour profiter des transports en commun… Chut !

Pas le temps de rédiger, il est temps de revenir ici et maintenant… Les étudiants réclament « le » Guillaume et autres références. La BIB devrait pouvoir arranger ça… Quelques étudiantes souhaitent écrire une histoire, d’autres des poèmes ; c’est peut-être prématuré, dit Michèle sagement. Ne nous emballons pas… ! Pourtant je ne suis pas sans remarquer un sourire imperceptible qui ressemble à s’y méprendre à celui du chat du Cheshire… Ça mord à l’hameçon, à la griffe, à la plume… !

 

Institut de Reo, 21 octobre

 

Me voilà de retour à Reo pour le groupe N°2… Voyage sans encombre, sous un ciel de mousson (c’est vrai que la saison ne fait que commencer). Michèle me rejoint, en tenue de campagne, et nous voilà à faire le pied de grue au bureau d’accueil. Florence a disparu. Que se passe-t-il ? Vérifient-ils nos laisser-passer sur l’Ordinateur central, ou s’agit-il d’autre chose ? Un agent, dépêché en interne, revient pour nous informer que le Doyen de l’Institut termine une allocution aux étudiants. Bon, j’aime mieux ça, on ne sait jamais…

Le nouveau groupe s’engouffre dans la salle, vingt et une jeunes personnes, uniquement de sexe féminin cette fois, s’entassent dans un brouhaha de tables et de chaises bousculées. Comme pour le premier groupe, Michèle annonce les consignes, et invite tout le monde à l’embarquement pour un site personnel, de plein air, précise-t-elle, où pratiquer l’observation.

Pour leur séance d’initiation, les étudiantes s’étaient envoyées dans leur chambre sans problèmes, et en avaient ramené des textes que Michèle a mis en forme. Les résultats vont leur être restitués pendant le voyage d’aujourd’hui, mais patience…

Le règlement précise, au cas où, que Cythère n’est pas accessible, toute l’île est sens dessus dessous pour cause de travaux, seuls les personnels de chantier disposent d’un permis spécial…Pas de volupté au programme, encore moins de délices, même régime pour Capoue... Je sens une petite frustration au sein du couvent… C’est vrai que si quelques unes s’égarent par là-bas, on risque de ne pas les voir revenir de sitôt…

Les fenêtres de la salle sont fouettées par des torrents de pluie et la buée envahit les carreaux, le plein air s’impose, mais limité au quotidien, l’enthousiasme est relatif... A moins que… l’absence de tout représentant mâle dans notre petite société ne nuise au bon envol de nos apprentis-pilotes de l’espace scriptural … ? Assez déliré, mon petit ! J’opte pour un passage momentané de blues de mousson, dire qu’on a déjà pataugé tout l’été… A force de bricoler la planète, on n’a pas pu sortir les maillots de bain, c’est vrai quoi… ! J’y pense, je m’étais trouvé un petit ensemble en voile de coton, avec…., ah misère… ! Le blues de mousson me contamine, reprenons-nous… Bon, les filles, on y va ?

Il faut se rendre à l’évidence, nos « bleues » sont plus circonspectes que les autres, elles demandent des précisions sur la téléportation, le choix et le maniement du procédé, sans doute avec raison. On n’est jamais trop prudent. J’envisage la possibilité d’une perturbation tectonique d’ « électron libre », je vérifie le voltage, mais je n’ai pas beaucoup de pratique avec toute cette technologie dont on m’a bardée, en rodage par-dessus le marché… ! Et puis il y a la mystérieuse disparition de Florence, appelée par les services pour une mission spéciale… Enfin notre petite troupe se connecte, ouf !

J’en profite pour filer au jardin public d’une cité ancienne, où affalée sur un banc, en plein mois d’août, abritée derrière un journal, je peux tout à loisir inspecter environnement et personnages, pour remplir mes neuf rectangles de papier, seul carnet de notes autorisé pour l’épreuve.

Pendant que chacune s’affaire à son observation écrite et cherche l’inspiration, Michèle a enfourché un petit aéronef individuel, qui lui permet d’accoster une à une les navigatrices en pleine rédaction, pour leur apporter et commenter le travail de la précédente session. Il y a bien des talents cachés, révélés par une mise en forme d’ordinateur dernier cri, imprimés sur fond couleur.

Pendant ce temps là, je repère une étudiante qui parle d’un agenda, qu’elle ne doit pas oublier, de quelque chose qui doit rester secret, comme un code pour attirer l’attention de quelqu’un… A qui cela s’adresse-t-il ? A l’une de ses camarades, à plusieurs ? Certaines font diversion en parlant chiffons… Y a-t-il anguille sous roche ? Un ou deux princes charmants derrière tout ça ? Ça ne serait pas surprenant. Eloignons-nous sur la pointe des pieds… et voyons la suite.

Retour à la lecture de la production du jour qui prend tout son relief. Aucune banalité dans ces petits textes courts qui transforment un lieu supposé sans intérêt, ou même laid pour certaines. Les unes découvrent les autres dans une expression personnelle qui surprend nos jeunes auteurs. Bienvenue au club !

 

     
     

(A Suivre...)

 

     
             
             
           
       
 

 

 

     
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