Frontières
Préambule

 

     



Michèle Sales

 Ateliers d’écriture à l’IREO
(Institut Rural d’éducation et d’orientation)
de Périgueux
 

     
     


Dés la première rencontre avec Florence Bordes, nous sommes tombées d’accord.
 

L’institut désirait un atelier d’écriture pour permettre aux jeunes en formation dans cet institut de réfléchir sur eux-mêmes, leur futur, leur insertion sociale, ce qu’ils attendent de la vie. L’institut développe des méthodes d’enseignement  très ouvertes, poussant à l’élaboration de projets personnels, et permet aux jeunes une grande liberté d’expression.
 

J’avais entendu institut RURAL, l’école elle-même est implantée à Périgueux, préfecture de la Dordogne, petite ville, mais ville quand même.

J’ai imaginé que les élèves concernés (39 filles et un garçon exactement) avaient tous plus ou moins un lien avec la campagne de Dordogne, et leur présence dans la ville pendant leurs études les amenait à de constants déplacements entre ville et campagnes.

J’ai proposé un atelier qui travaillerait cette dualité, ces passages, ces représentations d’un monde en changements.

Personnellement cette thématique du passage m’est chère. Il me semble que mon livre « La Grande Maison » ne tient debout que parce que les routes et les paysages décrits sont des fils conducteurs. Ils rapprochent, ils permettent les passages, ils incitent à la réflexion, les routes sont des espaces transitionnels pour l’écriture et la pensée.

 

Ces migrations quotidiennes entre ville et campagne, les trajets en bus ou en train, les zones transitoires, périphéries de villes, lotissements, aménagements de type urbain dans des villages, mises en scène campagnardes dans les villes, dont témoigne par exemple la vogue des légumes dans les plates-bandes, et des « marché campagnard » à proximité des grandes surfaces, sont le lot des provinciaux.

Ici, autour de Périgueux où sont les limites, que peut-on en dire quand c’est le banal, le quotidien, le pas intéressant, le laid, l’indifférent ?

Des lieux qu’on traverse chaque jour, le temps d’un trajet en voiture, en bus ou en train, dans l’indifférence. Mais les yeux et la mémoire fonctionnent. Il faut les ancrer sur des mots pour que peu à peu les choses fassent surface.

Interroger et s’interroger sur ce réel, se situer soi-même à ces frontières, savoir qui on est pour penser ce qu’on fait.

Ecrire sur ses origines, l’image qu’on a de soi-même, cette singularité qui souvent n’ose pas s’affirmer face aux autres.

 

A chaque atelier je lis à haute voix les textes littéraires que j’ai choisis, et je raconte un peu qui est l’auteur, sa vie, son époque. Le silence et  l’écoute attentive m’étonnent toujours, il y a un partage qui tient à la magie opérante des textes.   

Puis je propose une  démarche, une proposition d’écriture qui ne fasse pas appel au narratif, apparemment le seul modèle en cours quand on parle d’écriture à des jeunes de 17 à 20 ans. C’est une étape transitoire. En fin d’atelier il y aura des séances ou la narration s’autorisera, si cela convient à certains, de même qu’une forme poétique qui est elle aussi repérée. Mais cela interviendra quand chacun aura trouvé sa voix personnelle.

Le temps d’écriture à chaque séance est environ d’une heure. Depuis septembre il est à noter que ce qui semblait long au départ est maintenant trop court.

Le moment de lecture finale des textes écrits en cours d’atelier renvoie à l’écoute initiale. Il y a partage et respect, écoute mutuelle, étonnement, approbation,  mais sur le plan de la littérature. Il y a aussi une jubilation collective, des rires, un plaisir évident même si, en fonction des personnalités, ce moment de lecture de ce qui a été produit est aussi un effort pour surmonter la timidité et le sentiment de « n’avoir pas su ». Souvent c’est justement dans ces textes « sous réserve » que se trouvent les quelques mots qui vont faire écho, le texte qui tombe juste.

D’une séance à l’autre je numérise les textes et les rends imprimés et mis en page à chaque participant. Cela me permet de voir de très près les singularités des textes et d’en parler ensuite à chacun individuellement.

 

Le véritable objectif de l’atelier c’est d’aller vers soi-même.  Il faut se le permettre, s’autoriser à être soi, prendre conscience de sa voix singulière au milieu de celle des autres, et l’animateur d’atelier est là pour ça.

 

« Permettre à ceux qui nous font confiance de réaliser une partie d’eux-mêmes dans un texte » dit François Bon dans son ouvrage « Tous les mots sont adultes », dont je m’inspire largement dans cette démarche d’atelier. Mais cette phrase suppose déjà un important travail : gagner cette confiance, mettre en marche ce qui va faire accéder au texte, et permettre : encourager, donner des repères, autoriser les tentatives, repérer et donner valeur à ce qui est déjà réalisation, malgré les hésitations et les doutes.

 

Les premières séances d’écriture ont été axées sur des inventaires, et pour cela il faut passer par l’indispensable travail de Georges Perec, et proposer la démarche de listes faisant appel soit à la mémoire longue, soit à la reconstruction mentale d’images, soit à des perceptions sensorielles multiples dans un instant donné.

S’expliquer sur ces recensements, et comment l’écriture, et plus encore la lecture des textes à voix haute en fin de séance, passage obligatoire, transforme  l’apparente banalité en images partageables et partagées.

 

D’abord ce que chacun à en mémoire, facilement ou non, les lieux où l’on a dormi, la liste des objets dans la chambre, avec détails. Lieux où l’on a dormi (avec Perec et Proust )

 

Puis introduire un narrateur : on se regarde en train de faire quelque chose, ou immobile un moment en attente de quelque chose. C’est dans les lieux quotidiens, l’arrêt de bus en ville ou dans la campagne, les gares : Zones (Guillaume Apollinaire et Leslie Kaplan)

 

Les sentiments aussi peuvent s’écrire à travers les choses du quotidien : les choses détestables, les choses élégantes, les choses qui ne font que passer…

Toujours des listes, mais chargées chaque fois d’une émotion. Cela implique aussi l’effort d’une précision dans le nom qu’on donnerait au sentiment. Différencier la colère et le désagrément, l’élégant du beau, le mépris de la moquerie : Ecrire avec Sei Shonagon (Sei Shonagon)

 

Et puis mêler les genres, aller écrire le monde en prise directe dans la ville, s’ouvrir aux ambiances autant qu’aux perceptions directes : Dans Périgueux illuminé (François Bon, Valère Novarina, Nathalie Quintane)

 

On a vu la ville, chacun et chacune avec des yeux différents. Pour cette séance de reprise après les congés de Noël, c’est plutôt sur soi qu’on se penche. J’avais parlé de photos d’enfance, et ils sont nombreux à y avoir pensé. Mais comment faire pour qu’un texte rende visible l’image de la photo ? Comment voir à la fois le lieu, l’époque, les personnages, les circonstances et l’intention du photographe ? Et au-delà si on est sur la photo quelle image de soi-même ? Claude Simon dans « L'Invitation » propose des pistes, le cadrage, le balayage du regard, l’instant figé. Cela implique une phrase continue, sans ponctuation, comme on regarde. Photos (Claude Simon)

 

L’écriture progresse, il semble que les premières consignes de brièveté, de précision, l’idée de rendre lisible le réel soient bien intégrées. La séance proposée (en grand groupe) porte sur un thème bien différent. A partir des « Villes invisibles » d’Italo Calvino on entre dans le domaine du symbolique. L’organisation d’une ville imaginaire, ses habitants, son architecture, ses réseaux de communication est confiée à des petits groupes de 3 ou 4 élèves. Cette fois le temps est vraiment trop court, il y a un véritable plaisir à imaginer et à écrire. Villes

 

On commence à bien se connaître. Il y a derrière nous ces sept mois d’écriture, une confiance lentement acquise, et ces rencontres  avec tant d’auteurs évoqués sur notre route commune.

Cette fois encore on parle de  Kafka, sa vie de famille, sa ville, la lutte pour vivre et écrire. Leur faire lecture des rêves, si présents dans son Journal. Auxquels on va soi-même comme à la rencontre d’un secret, d’une source.

Parler des rêves en atelier c’est d’abord parler de ceux qui dans notre histoire littéraire en ont fait pour eux-mêmes une discipline, non pour en faire des livres, le récit souvent si court, si confus, si étrange, mais pour ces matériaux internes, fuyant la conscience, mais si riches de mots inattendus et de sentiments complexes. 

En atelier aller ensemble dans cet intime qui ne nous appartient pas vraiment, chaque rêve perçu comme si intérieur, si personnel que la proposition leur a d’abord semblé choquante.

Je leur demande l’impossible : trouver des mots pour dire ces rêves qui – en rien – ne peuvent être réels, comme dit  Delphine, entre la crainte du contraire et la distance qu’elle devra mettre pour permettre aux mots d’aller chercher ses Rêves.

Ecrire leurs rêves, et plus encore les lire devant la classe, elles ne pourront pas. 

Je me tais. Il faut affronter seules, elles le savent maintenant.

Visages concentrés, silence. Tant de silence, dans la classe ou dans le parc ensoleillé, en bout d’une journée de cours. Ce don. Cette façon qu’elles ont de savoir instinctivement la valeur de ce qu’elles donnent.

A la fin il y aura  trop de textes, trop de matière à partir de ce refus premier. Et la lecture sera encore une fois trop courte.

 

 

 

C’est le dernier atelier. Depuis plusieurs jours j’hésite. Faut-il leur demander si peu à peu ils se sont fait une idée sur ce que c’est qu’écrire ? Faut-il les amener sur ce qui tentait si fort, la poésie ? Faut-il encore écrire, le permettre, le demander ? Quels textes nous aiderons ? Quels textes seront pour eux, en quelque sorte, un cadeau d’adieu ?

Je ne sais plus. J’ai encore trop de choses à vous proposer, trop à éclaircir, et ils sont tous là, toute la classe.

Je propose d’ouvrir des portes qui pourraient aussi s’appeler pages, derrière lesquelles s’ébauche, scène après scène juste saisie, un itinéraire, une succession de tableaux dans lesquels vous ne devrez pas entrer. Je sais que ce que vous avez fait tout au long de l’atelier va se rassembler là. Le rêve, les images, les inventaires, le réel, l’imaginaire, vos colères et votre joie de vivre. Je l’espère, et déjà vous êtes en train d’écrire. Ça jaillit, ça bouillonne, vous n’aurez jamais écrit des textes si longs, il faudrait encore du temps. Mais c’est fini. Et si c'était un livre...


Et en cadeau je vous lirais deux textes, deux auteurs qui me sont chers.
Charles Juliet et Rainer Maria Rilke.

 

Vous saviez que c’était la dernière fois. Vous avez préparé des fleurs, des textes, on se dit merci, et au revoir. J’ai la gorge serrée.  Je sais que bien des choses n’ont pas été dites. Je sais que je n’ai pas réussi à parler vraiment avec chacun de vous.


Je vous fais confiance. Vous relirez peu à peu tout ce que vous avez écrit. Vous saurez à quels moments vos mots sont devenus brûlants, ce qu’ils vous ont coûté, ce vers quoi ils vous conduisent. Cela vous appartient.

 


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