Frontières
Dire/écrire (la ville/le monde) : dans Périgueux illuminé
(décembre 2002)
 

     


Avec François Bon, Nathalie Quintane, Valère Novarina

 

     
             
     


J’ai remonté la ville à pied. A côté d’où est le portail par où on entre dans le stade, il y a la « Maison du chien ». Cela ne mériterait pas d’être signalé, tellement partout ces établissements prolifèrent (Animachic, Toutou chic, K’niche, Tic et Puce, Au Poil fou, Dog star, Dandy Dog, Canin Paradis et autres Séduction canine, ou Nom d’un Chien, Canichic ou le Cœur en Plus) mais celui-ci avait disposé un grand panneau éclairé sous la pluie, indiquant qu’il était aussi « point conseil » pratiquait « l’épilation petite race » mais aussi proposait des accessoires de dressage, « nourriture bio santé qualité » et surtout ce mot à la fin : « librairie ». Tant mieux qu’à Langres on propose des livres aux chiens, mais ce mot pour moi avait jusqu’ici gardé comme un peu de résistance à l’air du temps, une idée d’île préservée.
Peut-être c’est à cause quand même des livres, la magie qu’on voudrait toujours de transposer où on ne l’attend pas la réalité ordinaire, il aurait pu y avoir pour moi, dans cette rue longue sous la pluie noire un moment de bonheur pur.
Je sais que c’était lié aux vitrines, à la succession brève de ces vitrines et qu’on n’y est plus habitué. Ici, rien que des pantoufles sur toute la hauteur. Après, ce vendeur réparateur d’électroménager qui alignait, sur du tissu bleu, ces petits appareils qui transfigurent l’adolescence : un radioréveil, un baladeur et son casque, et puis d’autres choses noires et à piles, répondeurs, décodeurs. Cela que les grandes villes ont tué, en l’accumulant dans les grands entrepôts du pourtour, où pour chaque objet correspondrait dans la ville un visage, une manière de tenir les épaules sous la blouse, une voix au-dessus des mains. Il y avait aussi un coiffeur avec deux dames sous le casque séchoir et deux autres sur les fauteuils dans une lumière bleue, et un magasin d’outillages avec des perceuses sur un établi multifonctions, il y avait cette pâtisserie avec des silhouettes pressées sous parapluie emmenant des baguettes de pain, et ce miracle qui n’existe qu’au mois de novembre de cinq à sept : la ville éclairée de tout ses intérieurs, devenue elle-même un intérieur puisque par la lumière tout communique, que ce qui est éclairé on peut y entrer, tandis que plus tard dans le soir cela n’indiquera que l’isolement de chacun dans sa boite séparée."

                                                         François Bon
(texte extrait de la revue Gulliver, n° 1, 1998)
 

     
             
     

-.oOo.-

Mathilde Chastenet

Nadège Bonnet

Audrey Cheyssoux

 

Dire/écrire la ville

 

15h02      La blonde prend son ticket.

15h03      Les gens s’entassent les uns sur    les autres

15h04      Les pompiers traversent les boulevards    comme des V8

15h08      Les fleurs sont de sortie sur les tenues vestimentaires

15h05      Avec du retard la police arrive

15h09      La CRS prend un malin plaisir à verbaliser un petit jeune en scooter

15h11      Un petit couple se mange la bouche devant la banque, le dîner est en préparation

15h12      La mamie de derrière ne quitte pas ses lunettes de soleil malgré la pluie et un temps des plus gris

15h13      Le jeune serveur a dû partir en Colombie chercher notre café dans les caféiers

15h14      Maman C. passe chapeautée comme une princesse dans son carrosse rouge, elle ne nous a pas vues

15h18      Nos cafés sont là !

15h19      Des employés communaux finissent d’installer les guirlandes lumineuses, qui à la nuit tombée, en cette période de fête, illumineront notre ville

15h21      Les parapluies couleur arc-en-ciel sont de sortie et la couleur argent fait ravage aussi

15h22      Une horde de gendarmes sillonnent les rues de Périgueux

15H23     Une péteuse vient dandiner ses fesses devant nous

15h27      Deux acharnés depuis 10mn essayent tant bien que mal de nettoyer les vitres des cabines téléphoniques malgré le temps de merde

15h28      Les deux mamies habituées de ce café quittent celui-ci d’un pas non rassuré, elles ont peut-être un peu bu !

    Et le parapluie arc-en-ciel passe et repasse

15h30      Ce doit être l’heure de la sortie des toutous et des femmes enceintes

    Les serveurs grouillent comme des fourmis derrière le comptoir

15h34      Le gloussement d’Audrey attire les foules. Nous sommes à la période des calendriers

15h35      Mamadou parcourt les rues de Périgueux, elle a sorti ses imposantes boucles d’oreilles de forme octogonale

15h36      Deux mauvaises plantes viennent de pénétrer dans le paradis des belles plantes.

15h37      Les hublots du Titanic sont en train de se noyer sous la pluie

15h39     Un vieil homme nous envoie des baisers à travers la baie vitrée

15h40     Une odeur de cigare nous irrite les narines

15h43      Le serveur nous ignore. Les serveurs sont payés à quoi faire ?

15h46     Le bus allant à l’hôpital va arriver : il y a une agglomération de malades devant l’arrêt

15h53     Une nouvelle tournée de cafés arrive

16h10     L’age mature laisse place à la jeunesse : c’est la sortie des cours

16h25     Les mamans se ruent à la sortie des écoles pour récupérer leurs bambins.

 

-.oOo.-

Dire/écrire le monde

                                            Delphine Cagin
avec Emilie Veret

 

On s’est installé dans un café, c’est le meilleur endroit pour décrire une ville, car tous les habitants vont au café. Par la fenêtre on voit la vie qui défile, comme une vieille femme à lunettes, un homme chauve avec un bonnet et une petite boucle d’oreille. Des amoureux tranquilles dans la ville bruyante, une voiture rouge, une mère et son enfant, un taxi gris, une voiture rouge. Plus loin des femmes attendent le bus, elles sont debout, elles ne parlent pas. Une femme à l’air anxieux, une petite voiture rouge. Le feu tricolore passe au rouge, maintenant au vert, un homme brun avec un petit manteau bleu. Une femme qui veut traverser et qui d’un seul coup ne veut plus. Un homme avec un manteau et un parapluie noir et une femme avec un manteau rouge et le parapluie de la même couleur.

 

Et une feuille jaune-verte posée contre la bordure du trottoir.

 

Maintenant il y a un gros camion Dubois jaune et vert qui cache la vue. Le feu toujours au rouge. Deux jeunes filles, l’une avec un manteau noir et l’autre avec un manteau argent nous font signe – elles prennent la pose – Une femme retire de l’argent à la banque.

 

Et toujours la petite feuille jaune  posée sur le trottoir qui surveille.

 

Le serveur qui sort pour parler au livreur. Un homme avec une béquille violette dans la main, une Clio grise une blanche – une femme noire avec un parapluie arc-en-ciel, un homme sévère et triste habillé en noir avec des petites lunettes - le camion jaune enfin parti, j’ai entendu et vu une voiture de police avec quelqu’un derrière. Une femme aux cheveux roux qui marche vite, qui n’a sûrement pas le temps de vivre. Encore une femme avec son enfant, un couple de personnes âgées – il y a encore les femmes qui attendent leur bus – un scooter rouge et gris - une Peugeot noire avec le feu de stop en haut – un couple d’amoureux âgés qui rentrent en même temps – une femme seule avec un manteau bleu – la même femme noire avec son parapluie arc-en-ciel – un homme avec une mallette – une femme avec un imper jaune et un sac noir – une ambulance, un homme habillé façon sportif trop pressé – une voiture grise accidentée sur le côté droit – le SAMU passe sans le gyrophare

 

Et la petite feuille jaune qui est toujours là.

 

Deux Péribus sont arrivés avec leurs beaux traits verts et quelques gens dedans – encore une ambulance mais plus grosse – les femmes sont montées dans le bus car elles ne sont plus là – un homme efféminé habillé tout de noir – deux jeunes qui me regardent – un homme qui traverse au rouge – une femme qui regarde les vitrines sûrement pour les cadeaux de Noël, sur les lampadaires les petites lampes qui illuminent la ville – un homme des rues avec son fidèle compagnon, une bourgeoise beige –

 

Et toujours la petite feuille qui ne demande rien

 

Un homme pressé avec une pochette orange dans la main gauche – une femme avec des fausses feuilles mortes sur son parapluie – une grosse voiture bleue avec un A derrière, une voiture de la poste un vieux petit couple sous le même parapluie – un homme cheveux gris l’air perdu, une auto-école grise, un Péribus avec l’affiche du film d’Harry Potter, deux filles du lycée – un taxi gris, une femme qui regarde la vitrine voisine, des amis quinquage (3 femmes et un homme) – une voiture avec cinq personnes dedans dont un petit bébé pas attaché – le Péribus n°2 – une petite femme avec manteau mauve – la grosse fourgonnette de la police sans les gyrophares – un homme avec un long nez et un grand imper beige – des lycéennes dont une est au téléphone.

 

Dans le café de Paris les vies se croisent, s’emmêlent, se parlent ou ne se parlent pas. Mais est ce vraiment important, puisque c’est vivant grâce aux gens

 

Mais aussi grâce à la petite feuille jaune et verte qui, comme nous, à regardé passer la vie.

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