P…, ville moyenne du Sud-Ouest, le 6 septembre 2002
J’ai traversé la ville à
pied.
Profiter d’une belle journée de septembre
après deux mois de mousson,
c’est inespéré.
Voilà, la porte du
bâtiment plutôt verre que béton,
le grand hall avec la zone hors-taxe au
fond, c’est calme,
peu de trafic à cette heure-ci, jour de semaine.
Je vérifie ma
montre-bracelet : trois heures moins cinq, ça va.
Personne ne me demande
mes papiers ou mon badge.
Les agents de sécurité papotent entre elles.
Je
franchis les portillons. Pas de sonnerie alarmante,
de toute façon je n’ai
pas de pace-maker, pas de lime à ongles,
pas de boucle de ceinture ni de
couteau suisse, je connais les règles.
Je n’ai même pas pris ma serviette de
cuir, juste un sac à main,
je prendrai les instructions sur mon petit
calepin.
Je monte au premier
étage, traverse la salle de transit,
petite, c’est la province, lignes
intérieures…
Un pelé
et deux tondus feuillettent des livres sur de petites tables. Bagages-cabine
format cartable ou attaché-case,
des gens qui travaillent, des étudiants, des professeurs,
des businessmen, des voyageurs intérimaires,
des représentants en encyclopédie, que sais-je…
Un visage connu me fait signe derrière un panneau vitré. Un
salon privé, VIP sans doute. Y’a du beau linge. Tout le staff de la boîte
est là, briefing en cours, on attend le directeur, il doit venir en
personne. J’essaye de me faire discrète et m’assieds sans autre formalité.
La directrice adjointe est là, petite, mince, tailleur chic.
Je
connais de vue Bernard, un homme grand et mince
aux cheveux grisonnants
bouclés, agent permanent, toujours habillé de sombre, regard chaleureux
derrière des lunettes rondes d’intellectuel, érudit et réservé.
Je salue mon
contact, Mic, autre agent permanent que j’ai rencontré à l’occasion d’un ou
deux dîners en ville. Elle a judicieusement guidé quelques unes de mes
lectures préalables, toujours l’air de bonne humeur, qualité assez rare de
nos jours pour être appréciée.
J’aperçois un
informateur, la libraire de la rue Wilson.
Avec son mari, forme un couple
très engagé dans la lecture des textes et les profils qui correspondent.
Bien malin s’ils ne trouvent pas ce qu’on cherche.
Ce sont des défricheurs
et fouineurs redoutables. Leurs qualités relationnelles en font des alliés
précieux.
On me
présente à trois « pros » :
il y a Michèle, femme à l’allure de professeur,
plutôt classique,
qu’on devine aussi à l’aise en escarpins qu’en rangers et
crapahutage rural, équilibre et sérénité,
Francis, Pantagruel à la queue de
cheval, aux doigts couverts de bagues, traqueur de fantômes et passe-murailles polyvalent,
Laurent, cheveux ras, lunettes d’informaticien
branché, probable « profiler » et décrypteur de l’intime dans son rapport au
monde, plutôt discret.
Il manque Violaine, une rousse explosive, experte en droit et
déchiffrage d’émotions humaines selon le texte.
J’ai fait partie d’un de ses
groupes dans une vie antérieure.
Elle nous rejoindra dès que sa mission
actuelle le lui permettra.
C’est la
nouvelle bande des quatre.
Ils vont « driver » un groupe de novices chacun.
Allure sportive, élégant
costume-cravate aux couleurs automnales, le patron fait son entrée.
Jamais
vu auparavant. Je suis un peu surprise de son apparente jeunesse. Le grand
patron pour moi ne peut être qu’un monsieur un peu grisonnant. Le voilà en
chair et en os.
Très occupé, il nous fait l’honneur de sa visite pour donner
toute son importance à l’opération et ne fait qu’une brève apparition
à
notre réunion. Ses instructions sont claires, il veut une action d’éclat et
des retombées positives pour tout le département.
Il pense obtenir des
crédits suffisants auprès du Ministère,
mais il faut des résultats. Discours
normal, au fond.
Nous sommes tous conscients de l’enjeu, lui, il fait son
boulot de patron. Jusque là tout va bien.
Maintenant il va falloir
travailler avec cette équipe de pieds nickelés... Pas évident, tous des
vieux routiers de la Lettre.
Drôle de mission, on ne se connaît pas, ça fait
partie du jeu.
C’est Francis qui coordonne et tient le carnet de bord.
Moi je dois m’infiltrer
dans les groupes et c’est tout.
Je m’imprègne, j’écoute, je fais l’éponge.
J’écris ou pas.
Un petit rapport serait apprécié, mais comme je ne fais pas
partie de la maison, j’ai carte blanche… Facile à dire, mais une fois dans
la place...
« L‘électron libre » qu’on m’appelle, l’imprévisible…, le
joker ? Pourquoi pas Electre pendant qu’on y est…
La tragédie grecque c’est
pas ma pointure,
et pour la mythologie j’ai déjà assez de mon prénom, non ?
Les privés, les groupes aussi, sont imprévisibles, qu’est-ce qui va sortir
de tout ça, drôle d’histoire…
Ça sent l’embrouille, bah j’en ai vu d’autres…
Justement, un homme
barbu, lunettes fumées, blouson d’éducateur ou d’animateur (?) pose des
questions sur mon profil…
J’apprends qu’il représente une agence privée qui
rejoint le projet pour la circonstance. Il a proposé un hébergement internet
pour la mission pendant le briefing, mais le patron pense plutôt à une
solution maison. Sympathique mais inquiet.
Peut-être un mauvais souvenir de
free-lance ?
J’envisage divers
habillages pour mon rôle : témoin anonyme, journaliste, espionne (on me
suggère « casque bleu », primo l’uniforme, très peu pour moi, deuzio, pas
d’arbitrage dans cette partie, je ne me sens pas neutre dans cette affaire,
pas de guerre en vue non plus…
Je ne suis même pas en mission officielle,
j’y vais en sous-marin). Bon, on peut envisager l’observateur de
laboratoire, regarder l’expérience se dérouler et noter tous les éléments ?
Je pourrais faire l’étrangère ou l’anthropologue, trouver un sens à ce
qu’ils font, étudier leur langue, leurs rites et coutumes, ou encore écrire
l’histoire dans l’histoire, une autre histoire,
qui n’a rien à voir ?
Il y a
aussi l’aventurière qui s’invente une histoire,
celle qui entre dans
l’Histoire, qui refait l’Histoire,
celle dont on fait l’histoire ?
Peut-être ça, ou
quelqu’un qu’on n’attend pas, une nouvelle espèce de Godot, Hélène Godillot,
un trublion, un greffon qui prend ou qu’on rejette ?
Peut-être un peu tout
ça, ou chacune son tour, ou H., comme on dirait x, l’inconnue, celle du
Nord-Express, ou une autre encore, qu’on a croisée quelque part, qui vous
rappelle quelqu’un,
ou au contraire celle qu’on a oubliée, non vraiment, je
ne vois pas, bonsoir chez vous… ?
H.G – Over and out for
today - Roger ?
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