L'Intime / Le Monde, avec Laurent Mauvignier


 

           
             
     

  

Table I

 


2  grands panneaux bleus posés sur 2 tréteaux.

Les deux panneaux n’étant pas attachés ils glissent l’un contre l’autre. L’achat a été fait aux bonnes affaires Ikea. Le bleu est moderne la surface est légèrement rugueuse tout en restant brillante. La tranche est d’une belle imitation de bois clair. Sur chaque panneau un trou de 5 ou 6 mm de diamètre a été percé pour, je pense, faciliter la montage de ces grandes surfaces de bois qui n’étaient donc pas à l’origine prévues pour la fonction qu’elles remplissent à présent. Afin de personnaliser l’installation une large trace de laque rouge traverse maintenant l’étendue d’un panneau dans sa longueur.

La mobilité du support a rendu périlleuse la mise en place de l’indispensable ordinateur. Maintenant trône de façon immuable et pourtant instable : un porte-stylo design qui a du mal à contenir l’augmentation exponentielle de sa population ; l’écran/clavier/souris d’un ordinateur déjà dépassé ; les enveloppes éventrées d’une correspondance personnelle ; une lampe de bureau qui a donc tout à fait sa place sur celui-ci ; quelques cours à préparer, quelques factures à envoyer, quelques euros à dépenser ; un carnet de voyages usé par les transports et les intempéries. Une boule à neige de Venise (le pont Rialto marqué Venezia).

Et de passage sur ce bleu, on peut y voir quelques livres à lire, quelques CD à écouter et l’aléatoire des fonds de poches qui se vident sur les deux plaques horizontales au retour d’une journée nomade.

 

L’immense bureau acajou de mon père aux tiroirs qui s’ouvrent si facilement dans un long glissement après une légère impulsion. Le sous-main officiel et l’antique tampon buveur d’encre. Il prenait toute la largeur de la pièce d’en bas qui était devenue son bureau. Majestueux objet, meuble qui était une institution à lui tout seul. La chais était dans les mêmes tons. Elle tournait le dos à la porte qui donnait accès à la pièce. Si bien que les soirs d’austère manipulation de papiers professionnels, la pièce n’étant éclairée que par ce disque lumineux qui lui servait de lampe de bureau, le père tout à son travail paraissait à contre-jour et ne se rendait compte de ma présence qu’une fois à sa hauteur. Le bureau aspirait toute son attention ce qui me permettait de l’observer.

 

Lourde table de cuisine carrée. Étrange de manger sur du carrelage. Ce plateau carrelé était supporté aux quatre coins par des pieds en bois massifs et droits. Cela donnait à l’ensemble un aspect puissant et aéré. Un meuble sombre dans une pièce toute en couleurs. Les sets de table y étaient toujours mal assortis. On ne pouvait y manger qu’à quatre et seulement un de chaque côté. Les places étaient définies sans qu’aucune concertation familiale fût mise en place, c’était comme ça et personne ne trouvait à y redire. La cuisine n’était pas très grande, elle y prenait toute la place. N’ayant pas participé à son installation, longtemps je me suis demandé comment ils avaient pu pour la faire rentrer en un endroit si étroit. Allant jusqu’à imaginer qu’elle finalement peut-être était assemblée à l’intérieur de la pièce. La démonter serait trop compliqué alors on la gardait. Elle faisait partie de la famille, elle nous a vu grandir. Difficile à présent de s’en séparer.
 


Table II
 

 


Le bureau, pas la pièce, la table, frontière entre eux et moi.

Avec son pot à crayons, son sous-main en cuir bordeaux, éraflé dès le départ, pour ne pas faire trop neuf, trop riche. Son chien en bronze, dont la tête s’ouvre au plus grand plaisir des enfants. “Touche pas, c’est fragile !”

“Mais si, il peut”

Ce chien a déjà vu plusieurs générations de petites mains, et il est toujours fidèlement allongé sur le bureau de l’oncle Joseph à côté du coupe-papier ivoire et de la règle acajou.

L’oncle Joseph n’est plus, mais son bureau est comme un navire dans lequel j’embarque le matin pour toute la journée

Une porte à gauche

Trois tiroirs à droite

Et une niche au milieu pour les genoux, cachette pour les enfants timides mais curieux qui veinent me toucher les pieds, histoire de faire connaissance.

Le tiroir du bas cache le rouleau de sopalin : magique ! rire assuré quand je l’attrape pour éponger les flots de larmes de celle qui secouée par les sanglots renifle désespérément.

Ce bureau a un grand mérite, il est muet, tout ce qu’il entend, il le garde au plus profond de son bois de chêne et il vieillit doucement, bercé par les secrets des uns et des autres.
 


Table III
 

 


Table. Au travail

Tous les midis. Longtemps, longtemps.

table du milieu de journée

table amie

table radeau

table d’observation

table attendue

table redoutée

table des rencontres

table ouverte. table fermée

table bruyante. Table silencieuse

table gaie. Table sereine

table des grands projets

table des petits projets

table de plus de projet du tout

Irremplaçable table bleue de la cantine

Et sans doute des assiettes des verres... des couverts...
 


Table IV

 

 

La cuisine, avec sa table à rallonge en Formica rayée et brûlée, des restes de biscottes et un fond de bol de café au lait

L’écritoire du bureau couvert de traces de compas, de taches d’encre et d’auréoles de grenadine.

Le mobilier miniature dont la table en osier attendant les convives : ours brun et poupée Barbie.

La salle à manger et sa table de style indécis qui ne quittait jamais sa toile cirée.

Une table basse recouverte d’objets en attente : cartes postales, listes de courses, magazines de mots croisés abandonnés, tasses à café oubliées.

le petit bureau de l’entrée et le téléphone à grosses touches, les tas de petits papiers avec des numéros de téléphone inconnus et la photo encadrée.

La table de chevet et son napperon brodé, les pastilles pour la toux, les lunettes et un roman aux pages cornées.
 



Table V

 

 


Paris, après guerre, le bruit de la machine à coudre, celui régulier des ciseaux qui coupaient une robe, une veste, une jupe etc... sur cette vieille table en bois à moitié bancale, des clous de 14 plantés sommairement réduisaient le désastre.

Ensuite, le soir débarrassée, le dîner s’y déroulait composé le plus souvent de soupe au vermicelle et de fromage.

Parfois elle servait encore tard dans la nuit comme support pour terminer un ourlet, faufiler un vêtement pour le lendemain.

Cette table encadrée de quatre malheureuses chaises, où je faisait aussi mes devoirs en dilettante, crayons, cahiers, livres, gomme éparpillés, et toujours ce bruit rassurant de la machine à coudre, comme lorsque j’étais malade, blottie bien au chaud dans mon lit et que je n’allais pas à l’école.
 


Table VI

 

 

Je mangeais tous les dimanche midis sur une table de chêne, une table rustique juste un peu cussonnée et griffée par le chien qui dormait là dessous. La soupière en faïence blanche était toujours posée au centre, sur la toile cirée, avec ses scènes de chasse.

J’ai souvent passé et repassé mes doigts ennuyés sur les contours des chiens, des arbres ou des biches. La table est au garage maintenant, encombrée de cartons avec des vieux cahiers et des livres jaunis, des jouets cassés ou des pelotes de laine.

Le dimanche je déjeune sur des tables sans histoires où d’autres se sont déjà assis. Des tables recouvertes d’informations en papier que personne ne lit ; sauf pour tuer le temps, ou parce qu’on n’a pas faim. Je mange aussi parfois sur la petite table qu’on a dépliée pour que tout le monde rentre, mais on doit se serrer.

Mais ce que je préfère, c’est manger sur les genoux sur le pouce, pour oublier la visite dans la petite chambre blanche, sans odeur et sans bruit. Sur la petite table de formica il y a un verre d’eau, un réveil et des mouchoirs. Pas de chien en dessous, la table est trop petite. Même la soupière de faïence ne trouverait pas sa place.
 



Table VII

 

 


il y a deux tables à la maison, l’une dans la cuisine avec son plateau en marbre peu encombrée, le compotier au fond, la cafetière et la bouilloire toujours côte à côte indispensable au quotidien elles marquent le début de la journée : le petit déjeuner !! occasionnellement les jours avec, la table en marbre sert à la confection de tarte ou de pain et c’est un vrai plaisir d’étaler la farine sur sa surface lisse.

mais le plus grand des plaisirs est quand je m’installe à cette table pour faire de la couture je ne connais pas un son plus beau que celui des ciseaux quand il coupe le tissu.

mais très souvent je m’accoude simplement à cette table et là je ne fais rien, je ne pense à rien, je respire seulement...
 



Table VIII

 

 



table de multiplication ou multiplication des tables  ; si j’étais une table, si j’étais à la table, quelle table !

table logarithmique, logorrhée de la table continentale du pays où la mer efface, ce qui peut encore l’être : mes souvenirs.

Alors je passe, puisque là décidément, aucun foisonnement ne me distrait, où je passe, la table désormais est nue, nette, carénée dans sa toile cirée jaune, cerclée d’un aluminium en cornière. Je passe, le regard en dessous, un peu sournois, c’est le secret qui fait ça, cette ombre qui pèse sur mes yeux ; le secret et la honte.
Sous la table... est-ce encore la table, ou bien sa machinerie. Il serait exagéré de dire que cela gronde, il y a juste un peu de triche, des fausses cartes qui ne remontent jamais. Non ! c’est le contraire, elles viennent de là dessous, pas de retour.

Je passe, la table est feuilletée, du bois broyé, je découvre ça, ce que l’on fait des arbres, ici.

Je passe la table est secrétaire, ce n’est pas le mien, il y a Sexus d’Henri Miller, je n’irais jamais au bout, la couverture est jaune vif, elle me le reprend, il parait que ce n’est pas une lecture pour moi.

Je passe, je passe encore, la table, les tables, étrangères tellement, elles flottent dans la pièce, à leur façon maintenant, peut-être que les tables sont amputées. De quoi ! Mes tables.

 

 

P.S.       “space

    je te vois space.”

    Et justement

    c’est ainsi que j’imaginais

    au dernier moment

    une espèce de table.
 

 

Table IX

  


 

C’était toujours immuable, deux tables, l’une grande pour les grands “Adultes”, l’autre petite pour les petits “enfants”.

J’avais les yeux de ces odeurs mêlées aux couleurs, aux brillances...

Je pouvais fermer ceux-ci et savais que les trois ou quatre assiettes s’empileraient, sur la nappe toujours blanche, de façon impeccable dans le même sens de ses dessins bleus avec l’assiette à soupe trônant par dessus on s’asseyait dedans cette serviette blanche pliée en nénuphar, du verre à vin blanc, au verre à eau et des petits à liqueur oblige, de la petite cuillère à café bien placée par devant l’assiette tournée du côté de la main droite, du couteau à dessert tourné du côté de la main gauche, de la fourchette à viande et à poisson, des différents couteaux bien rangés sur leur porte-couteau sans oublier la cuillère à soupe toujours employée pour le premier mets, et la guirlande qui tournait autour des verres, scintillant par les bougies rouges, seule lumière jusqu’à minuit.

Quand est-ce que la petite table avait autant de choses que la grande ? Pour elle, une assiette plate et une assiette à soupe. Pour elle un verre et pas en cristal au cas où !

Les grands iront s’asseoir pour rire, raconter des histoires, s’émerveiller devant l’excellente cuisine de l’hôtesse, chanter toujours les mêmes chansons qui reviendront de génération en génération et allumer ce petit bâtonnet plein d’étincelles que les petits n’avaient pas le droit de tenir.

Et on nous faisait croire que la fête de Noël était pour les petits ?
 



Table X

 

 



Dans l’appartement rue des jardiniers, dans le couloir, endroit d’allées et venues se trouve une table, constituée d’allées et venues.

Une table des passages, de l’éphémère. Des restes de carambar, des fins d’ordonnance de l’angine du mois dernier, des mouchoirs en papier, des dessins d’enfants, des calendriers des PTT, des élastiques, des bougies, des feutres épuisés d’avoir été soufflés, des pinces à linges multicolores accrochées à un cadre au sourire de petite fille, des boites à rien, des enveloppes à tout. La table elle-même est un passage, ou plutôt une passation. Parisienne, puis périgourdine, et pour éviter une fin dans la décharge, elle atterrit chez une nantaise, donnée, sauvée alors que sa propriétaire voguait vers l’afrique.

Une table ronde, blanche, en formica les pieds en fer, si belle, si sale mais habitée. les coups de couteaux, les papiers journaux, les coups de fer et autres pinceaux ont laissé là irrémédiablement des empreintes, blessures improbables, témoins de son existence passée.

Et les choses y sont posées, en attente de transformation, de rangement, réparation ou traitement. Jamais elle ne se vide l’espace généré est aussitôt comblé, va et vient créé dans et par la précipitation, une vie à part entière se déroule sur elle
 


Table IX

  

des coudes sur les visages que j’aime, moi sur un coin qui me lève pour nourrir tout ce monde rouge et pimpant surtout ma belle-mère qui aime mes coquilles Saint-Jacques et le bruit qui monte, un mélange de couverts et de mots couverts, d’humeurs couvertes de vins bien sentis, de verres brillants, de parfums de cuisine épaisse, de destruction lente de l’apparence, les déchets et les miettes ordonnent le désordre et le temps de l’appétit et des couleurs se termine, les coudes redeviennent des bras. je suis heureux, le temps de cette rencontre où mes amis et ma famille ont comparé leur appétit, dignement et amoureusement comme des bustes vivants.

Dessous, mes jambes sont inquiètes. Le repas n’est pas encore terminé, le buste est inquiet les invités n’ont pas dit qu’ils aimaient. Devant moi, les jambes de ma belle-mère sont bien posées au sol. De temps en temps, son gros orteil me fait un signe amical, “déstresse petit”. Au fur et à mesure du repas, l’oncle défait sa chaussure droite comme chaque fois. Horreur, il glisse des cuillères entières de coquilles Saint-Jacques dans son soulier. Il n’aime pas, je veux faire un signe à mon buste mais bing, je me mange le pied de la table. Soudain, tati détend ses jambes et enfile la chaussure de l’oncle et projette de la coquille sur les mains croisées de mon beau-père qui se gratte le nez aussi sec et le silence se fait. Le pif rempli de sauce.

En colère contre le pied de tati, le pif de mon beau-père file hors de son visage régler le compte de la cousine, le pied de la table intervient pour défendre la cousine en écrasant le nez qui fait déséquilibrer la table et effondrer la vaisselle sur mamie Yvonne qui meurt sur le coup.
 


Table XII 

 


Ce n’est pas une table, c’est un grenier. Dans un coin de la pièce, très mal dissimulé par un clic-clac bleu à taches de couleurs variables, on peut voir une planche noire posée sur deux tréteaux fort heureusement de même couleur. Selon un de mes principes qui est qu’il doit y avoir dans l’appartement d’un jeune mec au moins un endroit où s’accumule tout ce qu’on ne veut pas ranger ailleurs, cette table est un  vrai bordel. On y trouve du papier journal froissé en boule, un essai, malheureux, de masque en papier tout mou, un paquet de colle à papier peint ouvert, vide à moitié, quelques taches douteuses autour, trois bougies dont une en miettes qui attend d’être jetée, un pot recouvert d’un tissu de toutes les couleurs, rempli de plumes à encre, de pot d’encre (vide), de pile (vide), de cartouches d’encre (pleines), de cartouches d’encre (vides), un couvercle de confiotte qui servait de bougeoir, un appareil photo jetable arrêté depuis les vacances à la photo n°18 de la pellicule, trois kit-kat que j’évite de manger depuis trois mois, du courrier pour mes parents, pour mon banquier, pour ma sœur et france télécom, quelques autres enveloppes vides et déchirées, un paquet de ficelle blanche emmêlée, un timbre collé, une photo de moi qui tire la langue sur la place Saint-Marc à Venise, un clown sur un sac, deux amants en bois qui s’embrassent et un jazzman en plastoc. Au milieu de quelques taches de cire et de peinture on peut voir la couleur bleue de la nappe et les fleurs blanches qui en constituent le motif. Pour ranger l’excédent ont été installé trois tiroirs sous la table et vingt kilos d’argile empêchent ceux qui viennent s’asseoir d’allonger les jambes
 


Table XIII

 

 


Cette table, c’est la table de mon enfance dans l’Allier. J'avais six ans à l’époque et pourtant chaque jour depuis son souvenir me poursuit.

Partout, au travail, lorsque je bricole, lorsque je fais mes courses, la table, est là avec moi bien présente.

Je sais aujourd’hui qu’elle était indispensable à l’épanouissement de l’enfant turbulent pour qu’il devienne un adulte accompli.

 

Pourtant, moi le petit parisien assis au milieu de ses petits camarades campagnards je ne me laissais pas gagner par la beauté du rayon de soleil matinal qui venait parfois la caresser sur le mur où elle était accrochée.

Je ne répondais pas aux questions que me posait l’instituteur sur cette table dont je ne percevais pas alors l’utilité universelle.

Qu’est-ce qu’elle a pu m’ennuyer cette table... Cette table de multiplication.

 

Une petite table ça s’appelle une tablette, la mienne je la prends le matin avant de partir à l’école, je la glisse au fond de mon cartable, bien cachée sous ma trousse et mes cahiers pour ne pas qu’un vilain gamin  vienne me la voler en fouillant discrètement lorsque l’instituteur tourne le dos et explique quelque chose au tableau.

Ma tablette, j’y pense sans cesse, guettant l’instant où la grande aiguille s’arrêtera sur le six et la petite sur le dix. Alors la cloche retentira.

Je la sortirai délicatement de son écrin, toute brillante sous les couleurs irisées de son papier argenté.

Je la déballerai religieusement sous le regard envieux de quelques copains, je casserai délicatement un morceau dans le strict alignement de ses raies et doucement je le laisserai fondre sur ma langue.

Hum, c’est drôlement sympa, à la récré, une tablette de chocolat.
 


 

Table XIV

 

 


Très grande, rectangulaire, plateau de bois posé sur huit troncs.

Épluchures de légumes,

Pattes de canard, bocaux graisseux,

marteau à énoiser, tas de cerneaux,

noyaux de fruits, bouteilles en tous genres : pleines, vides, en verre, en plastique.

Bassines en cuivre noirci, poches de sel, sucre éventrées.

Pot de miel, de confitures entamés

 

La femme rentre dans l’immense cuisine, les bras chargés de vaisselle : “c’est l’heure de la soupe”. Du coude pousse les choses, elles tombent les unes sur les autres. Dispose les assiettes sur le coin dégagé, mettant à nu l’herbe qui avait pris racine sur la table.
 

     
     

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