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tu entends le claquement des pas qui descendent l’escalier, les au-revoir des participants de l’atelier d’écriture qui prennent chacun leur direction ; les oiseaux dès que tu franchis la porte donnant sur le parc, tu sens la chaleur qui te saisit en passant de l’ombre au plein soleil, tu vois Simon assis dans l’herbe, tu sens l’odeur de sa cigarette alors que tu l’as déjà dépassé de dix pas, tu sens le vent léger derrière tes oreilles tu vois les pétales blancs qui courent devant toi sur l’allée tu continues à marcher contre cette brise qui te rafraîchit le visage et toujours les oiseaux qui lancent leurs appels, et puis les cris des enfants, la voix grave d’un ado qui parle à son amie assise sur un banc, sa voix qui baisse très nettement quand tu t’approches d’eux, tu notes le raclement de ses pieds sur le sol de l’allée ; tu vois deux grand-mères deux chiens, deux garçons qui suivent une fille aux cheveux lâchés qui sautent sur ses épaules à chaque pas, la voix des grand-mères devient plus nette, puis s’estompe quand tu continues ton chemin, tu découvres les enfants (4 près des jeux : ils sont trois sur le tourniquet vert qui brille sous le soleil, tu ressens le calme de ce lieu sous les grands cèdres, et les voix des enfants à nouveau, tu ne comprends pas ce qu’ils disent, juste quelques mots t’arrivent : à côté attends, attends ! et ils sont quatre maintenant à tourner, Et le contraste entre les enfants jamais en place et les mères ou grand-mères sur les deux bancs entourant l’espace de jeu comme amorphes, résignées ; Et la course de deux jumelles métis aux cheveux crépus relevés sur le sommet du crâne et tu sens l'odeur de cigarette à nouveau, d’où vient-elle ? et les réprimandes Sonia ! Sonia ! Va chercher ta sœur le bruit d’un moteur : l’extérieur existe-t-il encore ? tu l’avais oublié, le bruit de l’eau qui coule les jets que les enfants s’amusent à interrompre tu aimes ce bruit qui te rappelle les bassins de l’Alhambra Sonia ! Sonia ! Tu te demandes laquelle des deux se fait toujours rappeler à l’ordre, j’ai marché dans l’eau ! Et de plus en plus tu perçois le bruit des moteurs qui prennent le virage, le changement de vitesse pour monter la côte, tu entends tes propres pas qui claquent sur le calcaire de l’escalier, et l’odeur des pots d’échappement te prend, tu aimerais fermer tes narines, tu te rends compte que tu bloques ta gorge : c’est sans effet ! et les voitures continuent d’envahir ton espace et une moto ajoute sa touche saccadée et une deuxième... tu croises les yeux d’un enfant dans une poussette, tu remarques le drapeau sur le fronton de la préfecture, il est enroulé sur sa hampe seul le rouge flotte encore un peu, tu clignes des yeux, tu arrives face au soleil, tu te demandes pourquoi tant de voitures dans ce quartier si calme, tu manques de te faire renverser en traversant la route, tu es absorbée par ton exercice, Tu es agacée par les ronflements d’un diesel et tu notes le contraste entre les gens venus ici pour se promener au calme, une maman avec sa poussette, une dame avec son chien en laisse, comme entraînée par lui, la main tendue devant elle, le corps penché vers l’arrière et tu entends le bruit d’une voiture malmenée tu penses : passe la seconde ça ira mieux ! Et deux adolescentes le sac en bandoulière te doublent et le bus lâche les gaz à ta hauteur : tu lui en veux ; tu comprends qu’une déviation a du être installée pour éviter les boulevards, Tu fais demi-tour, Tu croises Sonia et les autres qui sortent du jardin, Tu fais face au feu clignotant orange qui rappelle tout ce monde à la vigilance, Tu inspires à fond, Tu te détends. Tu te rends compte que depuis une demi-heure tu te crispes sur ton carnet, Un parfum agréable d’où vient-il ? Tu cherches, tu écoutes les narines pour le suivre à la trace Tu l’as perdu ; Tu remarques la difficulté d’une vieille dame : elle monte les marches une à une Son petit-fils de trois ou quatre ans l’attend sagement et la couve des yeux : quelle bienveillance ! Tu soupires, Tu ne peux pas rester assise ici sur un banc : c’est dommage ! des enfants ont colonisé le toboggan : le bruit particulier de l’aluminium sous leurs baskets te fait lever la tête,Tu retrouves l’eau qui court sur les gros galets, Tu es surprise : le parc est maintenant plein de monde, Tu regardes ta montre, Tu te dis que les mères de famille sont sorties après la vaisselle faite, et parmi ce matriarcat un homme sourit, les lunettes relevées sur les cheveux, en jeans, les jambes écartées, sûr de lui. Son after-shave arrive jusqu’à toi, tu tournes la tête : une petite fille cueille une à une des pâquerettes avec délicatesse, elle les approche, les choisit s’agenouille, regarde envieuse le toboggan un bandeau bleu relève ses cheveux, son père reste à un mètre tout au plus, il l’entraîne loin de toi ; tu es attendrie : un couple plus très jeune serrés l’un contre l’autre, le bras de l’homme autour de l’épaule d’elle Ils prennent le soleil, Tu voudrais t’asseoir dans l’herbe, Tu quittes à regret ce jardin, Tu lances un dernier coup d’œil sur les primevères abritées par le grand mur tournées toutes vers le sud comme pour te narguer, Tu rejoins le porche grisâtre, Tu perçois le froid humide avant même de le franchir, Tu retrouves deux de tes collègues, bavards, ils n’écrivent plus. ils discutent.
et
l’odeur de la cigarette t’explique leur présence c’est la dernière avant
de remonter vers la salle de travail !
( II )
Tu entends les rires, les bavardages des passants, tu essaies de te glisser dans une conversation, tu sens la cigarette d’un homme devant toi Tu entends les voitures, un rythme irrégulier, puis une mobylette qui démarre devant toi Tu sens le vent se glisser dans tes cheveux et soulever tes feuilles Tu vois l’ombre de ton visage sur la feuille blanche, luminosité aveuglante qui te fait plisser les yeux Tu vois l’ombre de ta main qui avance sur la feuille Tu sens le crissement de ton stylo sur la feuille, tu crois même l’entendre malgré les voitures, leur rythme irrégulier Tu entends des talons qui claquent sur le ciment Tu devines un enfant qui marche avec sa mère, Tu lèves la tête, la tête aux yeux plissés devant la feuille blanche. Tu vois une petite fille, qui donne la main à une jeune femme, elles passent à côté de toi, juste à côté de ton ombre Tu vois des graffitis sur la sculpture moderne, et tu penses aux adolescents qui investissent le lieu le soir après l’école. Tu tournes la tête et tu crois être seule à côté de l’homme qui fume toujours des cigarettes. Puis tu vois le ciel bleu quand tu lèves la tête, avec quelques antennes et des branches en bourgeons Tu entends irritée le bruit d’un portable qui sonne, puis la conversation, même pas couverte par le bruit des voitures, au rythme irrégulier. Irrégulier aussi les voitures qui passent, tu crois que ce sont les mêmes mais non, toutes différentes une camionnette sale, une vieille BM, une Clio rutilante conduite par un vieil homme, une familiale la vitre ouverte, avec un bras nonchalamment pendant, une supercinq usée aux galeries rouillées, une Renault espace avec des pare-soleils aux décorations de Babar, un taxi vide, une moto, un 4x4 couvert de boue, une ambulance, et même une voiture des pompes funèbres. Mais où vont tous ces gens À la manif, à la bibliothèque, à l’enterrement
( III )
Tu ressens sur ton visage le changement de température entre l’ombre et la lumière. Tu entends l’accélération constante des voitures qui montent. Tu entends par la vitre ouverte de l’une d’elles la musique qui s’étire et qui s’assourdit à son passage. Tu vois sur les cils, de tes yeux plissés par le soleil, le reflet blanc de la lumière. Tu vois ton reflet dans la vitrine sombre d’un restaurant fermé Tu vois les voitures tourner autour d’un rond-point qui s’agite. Tu entends au loin monter les chants des manifestations Tu vois leurs drapeaux militants. Tu entends “Non à la guerre oui à la paix” Tu respires à présent l’air sec d’une librairie climatisée Tu n’entends plus que le bruit sourd et continu des néons Tu sens la cigarette d’une fille qui l’allume sur ton passage. Tu subis le bruit strident de la courroie qui patine d’un trop gros 4x4. Tu ressens le vent frais porteur de senteurs d’échappements Tu observes la démarche légère d’un couple à l’angle dune rue. Tu perçois quelques bribes d’une conversation téléphonique qui ne t’est pas destinée, quelque Tu longes le Palais de justice par son austère face sud. Tu replonges dans le bruit de la ville voitures, manifestation, klaxons, vitrines... Tu sens sous tes pas la route lentement s’incliner, la pente qui augmente pour accéder à la bibliothèque
( IV )
tu sors de la bibliothèque et tu entres dans le parc, tu cherches un peu autour de toi, voir s’il y a des gens, tu en voies deux des adolescents un garçon, une fille, ils flirtent à cinq mètres l’un de l’autre, tu préfères passer ton chemin car tu les trouve puérils, et puis tu les envies aussi un peu, tiens le garçon a pas l’air à l’aise, il trépigne, regarde ses pieds, tu les regardes aussi pour voir ce qu’ils peuvent dire et puis tu finis par le trouver sympathique ce garçon, mais tu le regardes trop et tu finis par être gêné de les dévisager. tu écoutes un peu le bruit des oiseaux. Tu essaies de les compter 1.2.3. tu arrêtes vite et tu te décides enfin, à explorer le parc. tu es déjà venu ici. et tu y as des souvenirs. tous les arbres ici sont différents d’une espèce ou d’une forme particulière. Tu sens la fraîcheur de la terre sous tes fesses, alors tu te lèves et tu marches, tu fais un pas à gauche, un à droite et tu t’arrêtes. Tu jettes un œil à droite un autre à gauche et tu baisses finalement la tête. À tes pieds, il y a de l’herbe. tu touches avec ta main pour sentir les milliers de brins verts qui te caressent la peau puis tu repars sur le chemin de pierre que tu heurtes avec tes semelles. Vu qu’il n’y a que peu de gens le bruit le plus fort est celui de tes pas. Tu en viens à frapper le sol pour augmenter le bruit, tu traînes les pieds tu les frottes sur les cailloux et tu arrêtes quand tu es à proximité du couple d’ados. tu ne veux pas qu’ils te remarquent (même si tu n’arrêtes pas d’écrire sur ta feuille de papier. Ah ça y est tu as regardé le soleil doux et tu es étonné. tu es soulagé. Tu souris et tu cherches où aller. À ta gauche tu vois la statue et tu vois une souche, devant tu vois le couple de gosses et à droite une porte fermée. tu sais pas où aller, depuis tout à l’heure tu as dû parcourir 5m tu piétines sur place, tu t’arrêtes et tu recommences, tout en jetant des coups d’œil autour de toi à la recherche d’itinéraires possibles
tiens tu as entendu un bruit de cloche. Tu t’arrêtes de piétiner. tu
hausses les épaules et tu vas donc dans cette direction. Tu passes devant
le couple, alors tu tends l’oreille et tu rentres la tête dans les épaules
et fais celui qui regarde ailleurs tu écoutes un peu le discours du gosse
qui a trouvé de quoi impressionner la fille. Tu continues à marcher. tu
fais un peu de bruit sur le gravier. tu reviens marcher sur l’herbe, tes
pas sont adoucis, tu marches plus lentement en évitant les marguerites, ou
les pissenlits, t’es pas expert tu reconnais pas. tu t’arrêtes pensif, tu
te rappelle de quelque chose. tu viens de voir le mur de ton ancienne fac
de droit. tu attends que les gens s’en aillent. tu t’assois et tu attends.
trois filles traînent un peu autour du mur elles ont un . tu vois qu’il te
regarde et tu lui demandes muettement de se barrer. tu vois qu’il y a plus
personne autour du mur, tu te lèves, en se rapprochant du mur tu rentres
dans l’ombre. tu as plus froid d’un coup et tu sens le vent derrière toi.
tu sors du parc devant le mur; subitement tu entends le bruit des voitures
et celui d’un autoradio tu pestes un peu contre les gens qui écoutent la
radio la fenêtre ouverte dans la voiture. Avec le vent tu as un peu froid
et ce bruit de voitures ne te plaît pas il bourdonne dans tes oreilles.
Alors vite tu montes le mur histoire de jeter un coup d’œil rapide, tu
veux retourner dans la quiétude du parc. tu es à moitié sur le mur quand
tu vois une statue coiffée d’un masque au milieu de la fac, dans la cour.
tu ne vois pas distinctement ce que c’est mais tu décides de t’asseoir sur
le muret. tu tires sur les bras tu t’écorches un peu puis tu y arrives.
tu entends moins le bruit des voitures il est plus supportable. Le mur est
trop haut de l’autre côté. tu ne sautes pas tu restes là à regarder, une
sorte de tête de cro-magnon posé sur une statue en fer-blanc. tu vois des
cailloux posés autour. tu es intrigué et cherches à comprendre ce que ça
veut dire de toute façon ça te fait rire dans ta barbe. Tu te trouves un
peu bête de rire comme ça sur ton mur en face de cette statue et de cette
tête de grotesque, en plein vent et dans le bruit des automobiles. tu
ricanes un peu plus bruyamment en regardant autour de toi de temps en
temps pour vérifier que tu es bien seul. Puis tu te retournes et tu
essaies de redescendre.
( V )
quand tu arrives il n’y a plus personne, quelques paquets d’adolescents, le sourire au vent, à la brise tu vois descendre d’une voiture qui continue une grande fille blonde, tu crois l’entendre interpeller un garçon sur le trottoir d’un “chéri” où tu notes un accent, allemand, peut-être tu les vois s’en aller, descendre le cours Montaigne, un instant tu te dis c’est le silence, ils ne sont plus là tu es entre les grandes colonnes de pierre du tribunal, tu t’es mis à l’ombre, il fait frais, en revanche tu ne vois pas grand-chose alors c’est comme une surprise, un roulement de tambour, des voix, les manifestants NON À LA GUERRE OUI À LA PAIX ils s’approchent, tu comprends qu’ils remontent de l’autre côté du cours Montaigne tu ne vois d’abord que la tête de la manif et tu te demandes combien ils sont car tu t’en veux un peu de ne pas y être allé tu lis les banderoles et tu penses aux chapeaux du centre tibétain LCR 100% à gauche ATTAC tu cherches à reconnaître des amis, tu sautes le cortège, alors que le silence se fait dans ses rangs, tu aperçois Serge et Yannick eux aussi regardent de l’autre côté ; comme toi, mais eux sont trois cents peut-être et tu te demandes si tu es du bon côté. Patrick passe maintenant avec Philippe et Catherine, Isabelle n’est pas loin au milieu la bannière de la CGT tu comptes que depuis 3, 4 mn au moins personne n’a crié c’est aussi que la tête de la manif est maintenant arrivée au rond-point Pompidou, les derniers manifestants marchent à petits pas, tu l’évalues aussi : lentement, deux voitures de police puis le bus 1, le 3, le 2 passent au ralenti, tu espères vaguement qu’ils reviendront au Palais de justice, tu penses sottement que ce serait tourner en rond et pas très bon pour la paix Maintenant ils se sont arrêtés à cent cinquante mètres peut-être de toi, ils cernent le rond-point, ce n’est pas une ronde, ou alors pas bien gaie, tu évoques l’image du bouton cousu sur l’immobilité de la ville tu te dis que tu n’écoutes pas du tout ces jeunes autour de toi, ni les passants, ou ce gamin qui pleure et comment, tu gardes les yeux fixés le plus souvent sur la manif au loin comme si c’était une obligation, ton obligation, tu examines alors les parterres de fleurs au milieu de la route, tu crois reconnaître le vieux Fanlac qui descend en pardessus gris au bras d’une dame blanche mais la manif repart et se dirige à nouveau vers toi, elle est en face de toi, NON À LA GUERRE la banderole est écrite noire. NON À LA BUSH-ERIE en rouge, la tête de la manif est maintenant à quelques mètres de toi ils viennent se poser juste devant toi, tu ne vois plus que des jambes, finalement dans cette posture tu te dis que tu y auras été un peu par hasard, est-ce cela le hasard, tu te permets cette petite question, mais tu n’as pas de temps à lui consacrer pourtant tu sens que quelque chose s’arrête dana ta pensée les mots glissent sur toi de celui qui parle dans un micro tu trouves que l’instant est bien mou, tu en es là et déjà devant toi ils roulent sagement les banderoles, c’est fini c’est déjà fini, tu notes qu’on se croirait maintenant à la foire, c’est gentil, un murmure, de foule paisible, le relent d’un pique-nique urbain, tu restes endolori avec cette question dans la bouche.
( VI )
PAS PU MARCHER ALORS Tu es là assise sur ce banc, contrainte et amusée de travailler sur ce bout de feuille blanche , alors que tu voudrais être sur son banc à lui dans cette autre ville. Tu entends tous ces bruits, mais tu ne les apprivoises pas, tu te dis simplement que lui sur son banc, dans cette autre ville, il entend les mêmes Tu les vois ces gens qui manifestent contre cette guerre, tu entends ces haut-parleurs, ces applaudissements, ces cornemuses, ces battements de tambour, tu les vois mais tu ne les entends pas, car ils sont moins forts que les battements de ton cœur. Tu les vois ces jeunes femmes qui ont sorti leurs toilettes de printemps sous ce soleil tout neuf, mais seulement parce que tu sais, qu’il les regarde aussi dans cette autre ville. Tu la sens cette odeur de pot d’échappement, tu te dis que lui dans cette autre ville, elle sera encore plus polluée. Tu les vois s’en aller, ces manifestants et tu te dis qu’ils ne feront pas la guerre, mais qu’ils ne referont pas le monde non plus donc tu préfères fermer les yeux et écouter le vide pour ressentir la même chose que lui au même moment dans cette autre ville ; tiens elle a la même initiale
En
fait tu ne vois rien, tu ne sens rien, tu n’entends rien tu n’es pas là,
tu es là-bas avec lui dans cette autre ville, à moins que ce soit lui qui
soit avec toi.
( VII )
Tu
sors de la bibliothèque et boum le soleil de mars te tombe sur la tête, tu
allumes une cigarette, enfin tu essayes, tu tentes, ton briquet refuse de
fonctionner ça y est, tu aspires goulûment une bouffée tu rejettes la
fumée puis tu descends tranquillement l’avenue Pompidou, tu t’asseois sur
une idée de marches, tu vois passer un, deux, puis deux autres
participants, comme toi, à l’atelier, tu t’installes commodément, ton bloc
sur les genoux, ton stylo dans la main droite, tu contemple ta feuille
blanche, tu lèves la tête, distraitement pour suivre une décapotable qui
remonte l’avenue à vive allure, tu perçois l’odeur âcre des gaz
d’échappement qui effleurent tes narines vite dissipés par une légère
brise printanière, tu écoutes d’une oreille distraite deux adolescents qui
se chamaillent, tu regardes la circulation, tu réponds “bonjour” à un
monsieur qui te regarde d’un air surpris, tu suis la manœuvre d’une
voiture de police qui dévie la circulation, tu perçois dans le lointain
des slogans scandés par des manifestants, tu te lèves et dis “3h10” à une
jeune fille blonde qui te demande l’heure, debout tu tentes d’apercevoir
la manifestation là-bas à quelques centaines de mètres, des drapeaux
flottent, tu traverses une partie de la chaussée dans le passage protégé,
tu poses ton bloc sur une barrière protectrice tu es bien, tu bronzes et
tu écris, d’accord tu surprends un peu, seul au milieu des zebras, les
automobilistes ralentissent à ton approche, un des deux gardiens te
regarde, intrigué par ta situation centrale, tu sens bien qu’un individu
planté là où tu es ne peut être qu’un suspect en puissance, tu entends une
sirène dans le lointain, un beau monospace bleu et blanc surgit soudain à
tes côtés, deux messieurs en blouse immaculée en descendent, ils te
parlent gentiment avec des grands sourires et t’invitent à les suivre dans
la belle voiture confortable, tu t’installes sur la banquette à l’arrière,
tu sens un léger à-coup au démarrage et puis tu t’endors bercé par le
ronron du moteur quand même aujourd’hui tu as réussi à rester deux heures
en dehors de l’asile.
( VIII )
Tu sortiras de la salle, tu prendras les escaliers, pas pressée, tu verras les autres s’éloigner, tu dévaleras les escaliers en entendant une personne éternuer, sur le revêtement tes pas vont crisser, tu passeras la porte vers l’extérieur, tu regarderas un moment le ciel le pavé, tu resteras près de l’entrée, tu entendras les talons des visiteurs inscrire leurs marques dans le pavé puis frotter le paillasson. Enfin pas tous. Tu entendras les véhicules motorisés, inventeurs de pollution dans leur pénible ascension, tu écriras ces mots si doux, tu entendras sans regarder la voix de jeunes étudiants, et cette sculpture te donnera envie d’aller plus loin. Tu descendras l’allée en frôlant les buissons.
Attirée par le parc, tu regretteras la consigne, tu t’assiéras dans
l’herbe, devant la bibliothèque en face du lycée où tu auras redoublé,
plusieurs années en arrière. tu entendras au loin
( IX )
Tu vois un homme gris qui range sa guitare tu vois pas bien, écrire en marchant tu sens le vent jaillir de l’ombre de la rue et tu croises des pieds qui font des claquettes. tu évites du rouge du bleu, le bébé qui pleure tu respires souvent du nez. un regard t’observe tu lèves la tête. tu slalomes rouge noir et rouge clac clac pardon. des glaces avec une mamie “je craque toujours, Linda est venue samedi non non la pauvre. tu te sens mieux au soleil STOP bruit de moteur des gens qui se parlent. tu t’assois sur ton pull, lève ton cul, une mini austin tu trouves cela ridicule, un homme avec un bouquet de fleurs c’est beau, il est pressé c’est encore plus beau tu voudrais être à sa place, il te regarde sourire il voudrait être à la tienne fiction stop réel regard à droite un homme avec une canne cheveux blancs, le soleil le gêne le portable à ta droite tu détestes qu’on ne t’appelle jamais. Tu appelles trop on peut pas t’appeler un peu furieux ce travail clope lunettes de soleil et portable et toi stylo, papier pull autour de la taille et tristesse du corps sur les racines d’un arbre enfoncées dans le pavé de ces bœufs. tu n’es qu’un bœuf tu vois ton papier sans les alentours, tu sens l’urine à moins que ce soit l’arbre qui s’écorce tu entends les fermetures se centraliser, tu entends les portières des quatre roues se lisser à leur carrosserie, tu entends les seaux se remplirent au robinet, les clacs des plaques d’égoût, tu admires la ventilation des sous-sols par la mécanique et soudain rien tu ne vois pas Gulliver apparaître sur le toit, Harry Potter passer le balai tu vois les gens sont cools le samedi ils regardent plus quand ils enfilent leur pull. On dirait le chanteur de Santana sauf les claquettes. tu repars, tu avances dans une autre direction le pif c’est artistique pas plastique pour se relire tu verras tout à l’heure fais pas d’effort, encore un musicien trois autres, tu te fous de leur gueule, toi aussi tu pourrais te balader avec ton décor et tes masques , si tu t’en sers pas... tu sens la bouffe, tu entends, des assiettes se raclent, des gratins, un petit slalom tu as failli te la payer bien, mince ton gratin l’odeur est foutue, tu te fais maintenant courser par une poussette, bruits de musique le bar je sens bonjour un sourire blond avec du rouge à lèvres les bruits accélèrent tu as du mal à tout écrire c’est dur tu vas te manger les gamins la meuf les sifflets. lève ta tête, (?) tu enfonces les pétales de ces fleurs dans le peu de terre ton poids est nul et incertain. un (?) mercedes est sale aussi ridicule que l’austin. tu t’es vu (?) l’exercice tu remontes comme un chien savant vers la bibliothèque, tu t’arrêtes au passage clouté. tu sens le monde devant. manif tu te barres de la manif tu remontes content le hasard a-t-il fait des choses t’es au milieu de la route, après tout elle est à toi un petit peu. tu as du mal à voir, les objets bougent trop et toi tu veux tout tu as du mal à sentir, tu respires trop
tu as du mal à entendre, tu te trouves pas trop mal tu as du
mal à ressentir, et donc pourquoi tu la ramène tout le temps
tu vois cette haie, tu sens les fleurs rouges, cela n’a pas d’odeur, il y
a des épines, cela doit s’appeler buisson ardent, ont-ils un rapport avec
celui de la Bible, pourquoi penses-tu à la Bible, tu vois en face la croix
de la chapelle du lycée Saint-Joseph, tu traverses pour voir de plus près,
il va s’arrêter, il doit s’arrêter, tu es sur un passage protégé, non il
ne s’arrête pas, au contraire accélère, tu entends comme cela pétarade, tu
renonces, tu retournes au soleil de la place, tu trouves ce tas de
ferraille laid, c’est soi-disant une œuvre d’art. (XI )
Tu vois les cognassiers en fleurs, tu sens la chaleur du soleil pénétrer ton dos, tu entends le sifflement bizarre d’une voiture qui monte la côte tu sens le vent rafraîchir soudain la brûlure du soleil et l’ombre te fait bientôt frissonner. l’éclat métallique des voitures t’éblouit tu entends ton pas lent sur le goudron et tu aperçois la barrière verte du parc Tu es attirée par l’odeur de la terre tu entends le bruit de la circulation s’éloigner, un solex au loin gronder et les oiseaux prendre le relais Dans l’herbe, l’ombre du sapin, les pâquerettes, des ronds de soleil Au loin un chien aboie, une voiture freine, des enfants jouent.
Puis, un moment de silence, puis tu entends une voix derrière toi : mais
qu’est-ce que tu fais là avec ton calepin
tu sors de la bibliothèque tu sens le vent dans ton cou, tu es bien tu avances sur le trottoir tu entends les accélérations des voitures, tu respires l’essence tu marches doucement, en serrant la feuille de papier dans ta main tu réfléchis à la consigne tu es arrivée au rond-point tu es éblouie par la réverbération du soleil sur les pare-brises tu penses que tu as encore oublié tes lunettes tu suis, en clignant des yeux les voitures qui tournent au rond-point tu observes les passants tu vois des jeunes des vieux, des gens en tenue d’été, d’autres en manteaux tu as chaud tu t’assois sur une lurette en pierre tu te demandes ce que tu fais là, sans veste, sans sac à main tu vois maintenant des banderoles oranges qui avancent dans la rue tu entends des cris tu vois un véhicule de police qui roule au pas tu entends distinctement les slogans tu essaies de reconnaître des amis dans le cortège tu te sens vaguement coupable de ne pas être avec eux tu observes les manifestants assis sur la pelouse tu penses à d’autres gens qui attendent les bombes tu entends une musique genre cornemuse des klaxons, des pétarades de moteur, des grincements de frein, le tambour qui mène la marche
tu es appuyée sur un platane, tu soulèves un morceau d’écorce, tu te dis que tu vas rentrer
( XIII )
tu entends les oiseaux joyeux tu sens le vent tu vois les petites marguerites qui pointent leur nez dans l’herbe à côté des boutons d’or tu vois deux dames sur un banc, une avec un manteau gris en gabardine et col de fourrure et une canne tu entends le bruissement des feuilles dans les arbres tu entends la conversation de deux étudiants tu vois ta copine allongée dans l’herbe cherchant l’inspiration tu vois une poubelle remplie de détritus, peaux de bananes, poches de chips, papiers gras... tu vois un arbre en fleurs. Est-ce un pêcher ? tu t’approches de la statue du troubadour Girault de Borneil. Qu’a-t-il fait ? tu entends “au revoir” une dame âgée part en claudiquant avec son petit toutou, l’autre reste sur le banc avec le sien tu vois les maisons qui bordent le parc tu sens le soleil dans ton dos, cela fait du bien tu entends la circulation et tu vois les voitures descendre la route de Paris tu vois une voiture de police les dévier à cause de la manif tu es devant un dilemme participer à ce NON à la guerre ou apprendre à canaliser tes idées avec Laurent Mauvignier au loin tu vois les manifestants, ils ne semblent pas assez nombreux eu égard à l’importance de la cause tu vois une coccinelle rouge décapotable garée tu réponds à un monsieur intrigué de voir sur toute la longueur de la rue des personnes écrire tu sens le gasoil, une camionnette fait des manœuvres tu vois les banderoles au loin, la manif n’a pas encore commencé tu vis une jeune fille assise près de la sculpture de la bibliothèque. Qui attend-elle ? tu vois une superbe moto rouge tous feux allumés
retour dans le parc, je revois le petit chien et les étudiants, tout est
calme reposant, la statue est toujours à la même place...!!
( XV )
tu entends un moteur qui démarre dans l’urgence, tu sens le vent dans tes cheveux et dans ton cou, tu vois des yeux éblouis par le soleil s’avancer vers toi avant de te croiser, tu vois le sol urbain grignoté par les voitures, tu vois la ville,
tu
entends les voix d’inconnus gênés par la circulation sourde, tu vois un
cycliste étonnée par
une foule de
manifestants, tu sens le mélange de chaleur et de gaz
d’échappement, tu entends les pas d’un homme qui se fondent très très vite
dans un climat plus lourd, tu vois les vitres des voitures qui brillent en
passant dans la rue, tu vois des taches colorées qui se distinguent de la
masse, tu vois les arbres qui découpent le ciel uniforme, tu vois la
peinture écaillée sur les murs qui t’entourent |
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