|
|
||||||||||||||||||||||||
|
|
||||||||||||||||||||||||
|
10 février : Pour moi non plus ce n’est pas un jour comme les autres, puisque j’entre en prison pour cet atelier d’écriture. Pardon, c’est une maison d’arrêt, à Périgueux, en Dordogne, ma terre d’adoption. Puisque je m’arrête dans cette maison. Halte improbable et refuge provisoire… Cela ne devrait pas trop me déranger moi qui m’interrompt si souvent. A présent je regarde des pages vides se remplir de mots. Je les vois déborder. Je sens courir entre les lignes des émotions enfouies, des fragments de mémoires à la dérive. Les phrases bousculent l’oubli. Les couleurs, les sons, les odeurs affluent dans un désordre vital. Les voix signent un souvenir, soulèvent un silence, trébuchent sur une vieille douleur, sur une joie ancienne, un amour perdu. Je me tais. Dehors l’ombre, gagne les noyers. Après Chancelade je m’égare en voulant couper au plus court. Je me retrouve à Merlande et déjà la nuit est tombée.
11 février : Que se passe t-il ? Cette douceur de l’air, cette tiédeur aux carreaux. Les grilles aux fenêtres hautes : croisillons d’ombre contre la clarté d’un ciel intouchable. Moments de paix, de silence, de feuilles posées. Regards qui ne sont ni lourds ni légers. Poids des fermetures accumulées comme autant de couches peintes et qui s’écaillent. Détresses, ennuis menus et découpés, temps morts qu’aucun feu ne vient embrasser. Murs, tables, chaises dont le jaune a pâli. Armoires métalliques, ordinateurs gris. Tableau blanc sur lequel dansent des symboles mathématiques. Rien ne vient distraire nos écritures croisées. Le ballon poussé dehors avec des rires est comme un point bondissant. A l’exterieur, il fait froid. La ville s’abandonne au crépuscule. Vers Bussac j’aperçois une buse, ailes déployées, bec fendu. Un moment son cri rageur me poursuit. Puis le silence se referme sur mes pas.
12 février : Enfermés et libres d’écrire. Jamais je n’avais éprouvé à ce point à quelle profondeur l’écriture était mouvement. Que bouge la main, que dansent les doigts autour d’un feutre bleu ou noir ! Lettres sombres comme une écorce d’hiver, une terre préservée de toute semence, un morceau du ciel de février. Signes qui surnagent et filent. Voiles endeuillées, vagues nocturnes. Une voix se replie sur le silence pour que d’autres puissent s’élancer.
13 février : Jean Michel Maulpoix « je n’ai en vérité rien de précis à dire, rien qui ne vaille le détour, mais j’espère vaguement dans les mots. Le retour d’un peu de clarté, de justesse ou de sens. Je ne sais pas au juste d’où je tiens cet espoir. Comme si quelque chose de neuf pouvait encore se produire. Comme si quelqu’un allait venir » Dans l’univers usé de la prison ces quelques phrases du poète sonnent au plus juste. Dans l’écriture, dans cette prise invisible, il y a cet instant de vertige,ce moment où l’on s’abandonne, cette renaissance. Pas de « récits de vie » dans cet atelier. Mais ce que Roland Barthes suggérait comme « écrire avec de soi ». Etre capable de puiser dans l’intime sans se dévoiler. La fiction vient de cette absence, de cette suspension. Entrer dans l’écriture, c’est permettre que se révèle l’inconnu. Camper sur la frontière où passé et présent s’affrontent, se mélangent. Retrouver l’enfance à partir de là où on l’a perdue, non comme mémoire mais comme conquête. Ainsi avons nous avancé, aux prises avec cette nécessité intérieure, cette tension entre l’imaginaire et le réel.
Vendredi 14 février : Une phrase de Le Clezio : « Quand on écrit, on est devant une table avec un morceau de papier, généralement dans une pièce fermée. C’est là qu’il faut laisser passer le courant de la mémoire, des sensations, c’est peut être cet acte d’écrire qui ferme les yeux sur le présent et les ouvre sur une vie intérieure qui n’est pas moins présente… » Nous écrivons – tous – Michel, Jean-Gabriel, Arnaud, Philippe, Serge-Michel, Gilles et moi, l’écrivaine de cet atelier – la septième. La pièce n’est pas fermée mais la porte, au bout du long couloir dévasté par le salpêtre, l’est. Vers 16h00, le bruit d’une clef qui tourne, agrippée à la mince ouverture de la serrure. Faux-semblant des passages en prison. Nous nous attardons, prolongeant cette bande étroite de temps avant de nous séparer. Les mots tourbillonnent, se posent, effleurent les feuilles puis repartent. Les phrases se croisent, divergent. La prose divague. Rien de plus nécessaire que cette séance de travail, que cette errance partagée. Ce jour là peu de sourires, peu de paroles échangées et un soleil absent. Dehors : gel et brouillard. Une lueur grise colle aux barreaux des deux fenêtres. Le jour est ténu et la lumière froide. Au moment de nous quitter, Gilles dit à voix basse : « En prison, ce qui manque ce sont les lointains » Il a raison. Ici tout est trop proche. Pas d’horizon où laisser flotter le regard. Perdues les courbes tendres ou violentes des collines. L’éclat noir des bois, le violet des fougères, les traces d’un feu ancien, où les retrouver ? Dehors tout n’est qu’attente et repli.
Entre deux séances de travail 15/16 février Froid intense. Au matin gel sur les prés. Longues herbes blanches aux allures de fantômes. Pentes adoucies par des restes de brume. Lentement deux effraies regagnent l’abri d’un arbre mort. Je suis des yeux leur vol blanc. Je marche sur des chemins durcis. Dimanche le vent se lève, venu du Nord et soudain, vers 18 heures, les grues passent. Elles sont de retour. La fin de l’hiver est proche. Elles crient, annonciatrices d’un temps neuf.
17 février : « L’on n’apprend pas à se perdre » écrit Henri Thomas. Mais peut-on apprendre à se trouver ? Rien n’est moins sûr. Dans ces textes, derrière ces mots, les sources sont non pas taries mais secrètes. Dissimulées sous les décombres d’une longue et douloureuse parenthèse. Portraits sans modèles et donc hantés. Histoires inconnues, identités bléssées, traces effacées. Errants, migrateurs, fantômes, c’est ce que nous sommes. Occupés à dériver, à fuir, à prolonger une distance intérieure. Nous entendons des voix. Nous occupons un espace où l’exil impose sa loi, dicte ses règles.
18
février : (Avant de me rendre à la Maison
d’Arrêt de Périgueux.) Nous avons besoin de l’ombre des mots. De ce clair-obscur sans lequel le langage perd toute consistance. Texte, c’est à dire tissu, texture, voile et toile. Ecriture faite d’éraflures, de ratures, de ruptures, d’aventure, de griffures. Gercures des mots, brûlure des proses, cassures des phrases = les textes de la Maison d’Arrêt de Périgueux émergent de l’isolement et de la promiscuité, du silence et du vacarme, de la haine et de la tendresse, de la révolte et de la sérénité. Ils disent l’ombre pour provoquer la lumière. Ils disent le moins pour attirer le plus. Ils proclament le vide pour engendrer le plein.
18 Février : A la Maison d’Arrêt Avant de se retrouver… en avril. Bleu des portes, bleu du ciel plaqué violemment contre les fenêtres. Bruit des clefs. Coups au travers des cloisons. Faisceaux de paille pour des chaises vides. Voix étouffées. Vision d’écritures. Avant d’être lus à voix haute les textes sont amenés au jour blanc des pages. Arnaud, Serge-Michel, Philippe, Michel, Gilles, Jean-Gabriel, tous penchés sur la minceur claire des feuilles éparpillées. Visages tournés vers l’intérieur. Ouverts à d’invisibles paysages. Périmètre de liberté, si précieux d’être à ce point menacé. Le territoire que nous arpentons est le notre. Il nous appartient. Nous l’avons inventé ensemble, au fil de ces heures volées au temps interdit de la réclusion.
Fin des séances de février Nous nous reverrons en avril. Le groupe des six… Ainsi cet atelier se sera déroulé de la fin de l’hiver jusqu’au printemps. Ce soir la lune est de braise et c’est étrange cette rougeur dans le ciel. Faux soleil dans la raideur froide de cette nuit. Eclat d’un feu sans chaleur.
|
||||||||||||||||||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
|
-.oOo.- |
||||||||||||||||||||||||
| Retour à la table des consignes de l'atelier | ||||||||||||||||||||||||
|
|
||||||||||||||||||||||||
|
|
Biographie de
Violaine Massenet
|
Préambule |
Accueil de l'atelier de Violaine Massenet
|
|
||||||||||||||||||||
| Témoignages | ||||||||||||||||||||||||