Réel / Imaginaire, avec Violaine Massenet


 

     

 

 

     
             
     

 

Lettre à une personne disparue

  

                                                            « Eddie, »

                         Je me décide enfin à t’écrire. Cela fait déjà onze ans que tu nous a quitté, mais j’ai toujours l’impression que c’était hier. Je n’oublierais jamais cette nuit où tu as décidé, avec Thierry, de partir en beauté, comme tu me le disais de plus en plus souvent.

C’était le 10 novembre 1991, à 1H45 du matin. Lorsque le téléphone a sonné, à 2H30, je savais avant même avoir décroché le combiné. J’avais un sommeil très agité, mon subconscient savait qu’il se préparait quelque chose. J’ai alors accouru auprès de ta femme.

Nous parlions beaucoup de la mort, depuis quelques temps. Tu me disais que le jour où tu partiras, ce sera si spectaculaire, que tu auras ton article dans le journal. Tu as gagné, Eddie, non seulement tu as eu ton article, mais également quelques images aux informations régionales de FRANCE 3. J’ai vu la voiture. Pourquoi un tel carnage ? As-tu pensé à ceux qui restaient ? Je suis passé trois fois à côté de la carcasse du véhicule, exposé devant un garage, avant de le reconnaître. Ce qui restait de l’intérieur sentait le sang, la viande. De la matière cérébrale tapissait la ferraille, j’ai même trouvé un doigt de pied. Eddie, tu aurais pu penser à nous avant de faire cela, ces images me poursuivront toute ma vie.

Tu m’avais aussi demandé de m’occuper de ta femme et de tes enfants. Je l’ai fait durant trois mois, je suis allé chez eux chaque jour. Ce fut dur au début, car j’étais affaibli. Votre disparition m’avait fait perdre sept kilos en quatre jours. Delphine s’étant consolée dans les bras d’un autre au bout de seulement trois mois, je n’y suis plus retourné. Tes enfants étaient entre de bonnes mains, je sais que c’est tout ce qui comptait pour toi.

J’ai très mal supporté ton geste, aujourd’hui encore. Je t’en ai voulu longtemps de ne pas m’avoir emmené, mais en même temps, je culpabilisais de ne pas vous en avoir empêché. Pourtant, la veille, il était des signes qui ne trompaient pas. Pour la première fois, tu avais refusé d’aller te balader avec ta femme, « titi » et moi. Tu voulais rester seul, avec ton fils Kévin. J’avais déjà des doutes, tu étais étrange.

Les gendarmes ont fait une enquête, suite à votre « accident ». Perte de contrôle du véhicule, ont-ils dit. Tu parles, cela les arrangeait ! J’ai moi même fait la mienne, sur deux jours. Je voulais savoir, car je n’admettais pas que les gens, ma famille, te salissent en disant que tu étais ivre. J’ai failli à ma mission, car c’est toujours ce qu’il se dit aujourd’hui. Mais je sais que tu n’avais pas bu. Oh ! Si, un verre de vin blanc dans le bar que vous veniez de quitter. La tenancière de l’établissement, que nous connaissions bien, m’avais confié que vous lui aviez annoncé que vous alliez vous foutre dans un arbre. Elle ne vous a pas pris au sérieux, elle ne vous connaissait pas assez bien pour cela. L’enquête a bon avoir confirmé que tu n’avais pas d’alcool dans le sang, ou très peu avec un seul verre, personne ne veut le croire, ni même que vous ayez forcé le destin. Seuls ton frère et moi le savions. Lui parce qu’il le ressent, moi parce que nous partagions beaucoup de choses.

Ta fille est née tout juste un mois après votre inhumation, le 14 décembre. Elle était belle, ta crevette. Je l’avais filmée à la maternité, pour ta famille. Je n’ai cependant pas pu la prendre dans mes bras, je ne l’ai jamais touchée. Je ne m’en sentais pas le droit, elle est ta fille, tu aurais du être le premier à la tenir tout contre toi. Moi, je n’ai pas pu, tu n’étais pas là. J’ai honte, mais je dois t’avouer que je ne me souviens plus de son prénom. Kévin, quant à lui, doit avoir treize ans, maintenant. Il parait qu’il est ton sosie. Je ne l’ai pas revu depuis février 92, je ne préfère pas, par crainte du choc provoqué par cette ressemblance, sans doute. Je ne vais plus non plus chez ta mère, c’est trop dur. J’échange seulement quelques mots avec elle lorsque je la croise en ville. Te souviens-tu, je l’appelais « maman », comme toi. Vous étiez un peu ma famille, tu étais mon frère. Je suis manifestement le seul à n’avoir pu faire mon deuil. Cette lettre est l’occasion pour moi de le faire. Tu resteras dans mon coeur et dans mes pensées, mais il est temps que nos chemins se séparent. Je te rends alors ta liberté et prends la mienn

 Adieu mon frère.

    « Jean-Jean »

© J-G  A


 

Lettre à une personne disparue

 

« Ma chère petite mère, »

 

Et oui, c’est la première fois que je t’écris, pourtant il y a bien longtemps que nous n’avons pas communiqué ensemble. En fait, cela remonte à mes 13 ans, il y a 30 ans de ça. Ce qui ne veut pas dire que je n’ai plus pensé à toi durant tout ce temps, au contraire, tu es toujours présente dans mes pensées. Si je t’écris, c’est pour te donner de mes nouvelles, pour exorciser ce vide infini qui est en moi et qui a représenté ton absence durant une bonne partie de ma vie. Tu sais, après ton départ, tout s’est écroulé autour de moi ; je ne savais plus où j’en étais, j’étais perdu. Comment pouvais-je continuer à vivre avec ce père qui n’était pas le mien et qui me détestait au point de me maltraiter, de m’insulter et de m’humilier ? J’ai bien pensé à partir pour te rejoindre dans ton monde, mais je n’en ai pas eu la force, ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé, mais la vie a triomphé de moi. Alors j’ai quitté la maison, je suis parti à l ‘aventure. Cela n’a pas été facile, à l’âge que j’avais, sans argent, sans toit sous lequel dormir, quant à la nourriture…

Ce sont quelques copains que j’avais à l’époque et des gamins qui vivaient déjà dans la rue qui m’ont aidé à survivre. Les uns m’hébergeaient chez leurs parents qui ne s’occupaient plus, depuis longtemps, de ce qu’ils faisaient, les autres m’apprenaient comment gagner un peu d’argent, malhonnêtement, je le crains, ce qui m’a permis de manger et de m’habiller. Je regrette d’avoir du voler pour survivre. Mais comment faire autrement ?...

A partir de là, ma vie n’a été qu’un mélange de vagabondage, commissariat de police et  foyers de jeunes délinquants, jusqu’à 17 ans et demi.

Après que le dernier foyer m’ait jeté dehors, à cause de mon âge, je suis parti chez grand-mère, à Grand-Quevilly, qui m’a hébergé en me faisant bien comprendre que je devais bosser.

A ce moment là, ma vie a changé du tout au tout. J’ai trouvé un emploi dans un cirque. Oui oui, tu lis bien, dans un cirque ! Je ne pouvais pas trouver meilleur travail. Je trouvais, dans ce cirque, une famille, qui me manquait tant. Je faisais un numéro de cordes aériennes. Jusqu’au jour où j’ai eu mon accident qui m’a ruiné la vie. J’avais 23 ans.

Ensuite, j’ai décidé de m’installer dans une ville, d’y bosser comme tout le monde et d’y faire ma vie. Le hasard a voulu que ce soit à Meaux en Seine et Marne. J’y ai connu une fille avec qui j’ai eu deux magnifiques et adorables enfants. Et bien que je ne sois pas resté avec elle, je garde un contact très serré avec mes enfants, je vais les voir très souvent et je les prends avec moi durant toutes les vacances scolaires. Ils me sont indispensables. Ma vie n’aurait plus de sens sans eux. C’est grâce à eux que j’ai quitté le monde de la délinquance. Car après ma vie de circassien, j’ai malheureusement replongé un peu dans celle-ci, le temps de mon « insertion » dans cette ville inconnue. Quand on a pris un mauvais pli, c’est dur d’en sortir. Il faut dire que l’on ne trouvait déjà plus le travail à la pelle, à ce moment là. Il fallait bien que je continue à vivre en attendant. En tout cas c’était fini cette vie de délinquance, grâce à mes gosses. J’ai même décidé de monter mon commerce, une friterie ambulante. Je n’ai pas pu travailler avec comme je le souhaitais, car je n’ai pas réussi à avoir une autorisation de mairie, qui me permette d’avoir un emplacement fixe. Je n’ai pas renoncé pour autant, je me suis mis à faire les marchés durant 5 ans. C’est ce qui m’a mené à faire ce que je fais encore aujourd’hui comme métier. J’ai toujours été impressionné par ta facilité à dessiner, j’ai suivi ta trace. A force de m’entraîner, je dois avouer que j’ai acquis un bon coup de crayon. Je me suis donc installé comme tatoueur. Je suis content d’avoir un travail qui est aussi un plaisir. Tout le monde n’a pas cette chance !

Voilà comment a tourné ma vie. Tu dois te dire que je n’ai pas eu de chance. En tout cas moi, je ne suis pas satisfait de la tournure qu’a pris ma vie jusqu’à ce jour, bien qu’elle m’ait permis de me plonger dans des situations qui m’ont fait mûrir et m’ont endurci. Pourtant, j’aurais tant voulu que tu sois près de moi pour me conseiller et me guider dans les moments de doute. Mais quand je pense à la souffrance que tu as enduré avec ton mari et tes problèmes de santé, je comprends ton départ, et je me dis que je ne suis pas le seul à plaindre. Je sais, je suis en vie. Mais plus les années passent, plus la société change et moins je me sens de ce monde. Cette société me dégoûte. La rentabilité a remplacé la conscience professionnelle, la trahison remplace l’amitié, la technologie remplace l’artisanat, la convoitise tue les relations humaines, les politiques sont corrompues, et le Dieu de tous est l’argent. Quelle triste société, que celle dans laquelle je vis ! Le monde devient fou.

Comme tu vois, la vie, ici bas, a bien changé. Rien ne sera plus comme avant. Ce qui me dégoûte le plus, c’est de me dire que mes enfants vont devoir vivre avec cette société où l’individu ne représente plus rien.

C’est avec cette triste pensée que je vais donc te quitter dans l’attente de te rejoindre dans ce monde de paix et d’amour, où le matérialisme n’a pas sa place et où ce que l’on a dans le cœur est la seule richesse de l’être.

                                              Avec tout mon Amour.

 © S.M

 

 

Lettre à une personne vivante

  

                                                            « Salut Eric, » 

                        Je t’écris pour t’annoncer que je me trouve dans une situation délicate. Cela concerne le week-end du 10 septembre, celui où je devrais vous rejoindre pour faire la randonnée VTT en Bretagne. Je suis invité à deux mariages à cette même date, celui de mon cousin Olivier et celui d’Odette. Etant donné que je vis actuellement en Dordogne, tu vas voir le cirque...

Mon cousin se marie au Pays-Basque, à Bayonne. Quant à Odette, ce sera en Seine-et-Marne, à Marne-la-Vallée. Si je n’assiste pas à l’un ou à l’autre, il y aura conflit. Mais, tout bien réfléchi, il faut que je tienne compte de ceci :

Un mariage dans ma famille, ce n’est pas génial. Elle est tellement radine qu’il faudrait prévoir des sandwiches pour compléter le repas du banquet. Puis Bayonne, c’est loin. L’ambiance n’y sera pas, puisque par déduction, un « Bayonnais » ne parle pas. De plus, je ne sais pas qui serait ma cavalière, à coup sûr une mocheté ! La « Bayonnaise risque alors de me monter au nez  ! » Non, finalement, je n’irai pas au mariage d’Olivier.

Bon, il me reste Odette... Mais c’est loin aussi, Marne-la-vallée. Puis aller faire des risettes à MICKEY risque de me rendre dingo ! Non, finalement, je n’irai pas non plus à ce mariage.

Je répond donc présent pour la rando en Bretagne, mais là, je ne peux pas prendre le train. Il me faudra transiter par ton magasin de cycles en Charente-Maritime. Tu pourras m’emmener en Bretagne en camion. Mais tu penses que là encore, j’ai un problème. Ma voiture me lâche, la vitesse reste bloquée en seconde. Je me vois mal faire 170 Km de nationale à 40 km/h. Je risque de me faire lyncher par les automobilistes. Avec le bol que j’ai, les gendarmes seraient même capables de me coller une prune pour excès de lenteur !!! Bon, j’ai mon ex futur beau-père qui est prêt à me prêter sa vieille 4 L fourgonnette. Elle fera la route, mais elle n’est pas étanche. La rouille a laissé la place aux trous, elle se transforme en piscine dés qu’il pleut. Je te demande donc de virer quelques vélos de ton garage pour que je puisse y laisser mon vestige à roulettes.

Ah ! J’oubliais, mon vélo ne vaut pas mieux. Il faudrait que tu prévoies des pièces de rechange. En fait, si tu avais un VTT à me prêter, ce serait bien...

Je ne sais pas si je tiendrai le coup lors de la rando, car je ne me suis pas entraîné depuis longtemps, et 100 Km en tout terrain, c’est risqué. La Bretagne m’attire, mais son relief et mon manque d’entraînement vont certainement m’amener à me manger une crêpe à l’hémoglobine, avant même d’avoir le loisir de déguster une bonne crêpe au chocolat !

Enfin, je serai à ton magasin pour l’ouverture et t’aiderai à charger le matériel. Si tu as des nouvelles d’Olivier ou d’Odette d’ici là, tu ne sais pas ce que je deviens, OK ?

Allez, je te laisse ranger la pagaille que tu as sûrement déjà mise dans ton atelier.

 

                                                                                    Amitié.   « Jean-Jean la poisse »

 © J-G  A

     
     

-.oOo.-
 
     
      Retour à la table des matières de l'atelier      
     

 
     
             
                 
 

 

    Biographie de Violaine Massenet

 

  Préambule   Accueil de l'atelier de Violaine Massenet

 

 
Témoignages